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famine Romans SuĂšde

Au pays (La saga des Ă©migrants I) – Vilhelm Moberg

Traduction du suĂ©dois par Philippe Bouquet – GaĂŻa Éditions (Livre de poche)

L’Ă©diteur parle d’une « Ă©popĂ©e de gens ordinaires Â», et c’est exactement ça. Au milieu du 19e siĂšcle, des paysans vont prendre le chemin de l’AmĂ©rique du Nord dans l’espoir d’une vie meilleure. À partir d’un matĂ©riau sociologique et historique trĂšs solide, Vilhelm Moberg tisse une authentique saga, avec des personnages forts, du drame, du suspense, de l’humour et de l’aventure, mais aussi une grande sobriĂ©tĂ©.

Parmi le million de personnes qui ont quittĂ© la SuĂšde entre 1850 et 1914, nous nous attachons aux pas de :

  • Karl Oskar et Kristina qui veulent pouvoir nourrir leurs enfants et mĂȘme, soyons fous, leur donner la possibilitĂ© d’une vie moins dure
  • Robert qui veut Ă©chapper Ă  la servitude et assouvir sa curiositĂ© du monde
  • Arvid qui veut Ă©chapper Ă  la rĂ©putation qui le poursuit et le condamne Ă  une vie d’humiliations et de solitude
  • Danjel, qui prĂŽne un RĂ©veil religieux, et ses adeptes qui veulent Ă©chapper aux foudres de la toute puissante Église de SuĂšde
  • et Jonas Petter le bavard, qui veut Ă©chapper Ă  celles de sa femme !

Les motivations sont donc trĂšs diverses et on mesure le courage et la dĂ©termination, parfois aussi l’inconscience, que leur Ă©migration a pu demander Ă  ces pionniers. Car les informations sur l’AmĂ©rique Ă©taient pour le moins rares, tenant de la lĂ©gende dorĂ©e (l’or y pousserait comme le blĂ©) ou dĂ©peignant le Nouveau continent comme l’antichambre de l’enfer (il serait peuplĂ© uniquement de sauvages, de criminels et de dĂ©pravĂ©s). Sans oublier que la traversĂ©e Ă©tait pĂ©rilleuse et le retour impossible.

Image par RoadMom4Ts de Pixabay

J’ai Ă©tĂ© frappĂ©e par la modernitĂ© des personnages, Ă  commencer par le couple formĂ© par Karl Oskar et Kristina. Bien sĂ»r, compte tenu de l’Ă©poque, la rĂ©partition des rĂŽles est claire, mais la sensibilitĂ© de Karl Oskar, la relation au sein du couple et avec ses enfants, ou encore les questionnements de Kristina (sur ce qu’on appellerait aujourd’hui le droit Ă  disposer de son corps) sont prĂ©sentĂ©s de maniĂšre trĂšs contemporaine (sachant que ces romans ont Ă©tĂ© Ă©crits dans les annĂ©es 1950, c’est encore plus remarquable). Le poids de la religion (luthĂ©rienne) et son rĂŽle dans l’ordre social sont par ailleurs trĂšs marquĂ©s : le 4e commandement (tu obĂ©iras Ă  ton pĂšre et ta mĂšre) est considĂ©rĂ© comme la loi suprĂȘme dĂ©terminant aussi que le valet obĂ©it au maĂźtre, l’individu Ă  l’Église, le sujet au roi. Le pasteur ne se contente donc pas de dĂ©livrer ses sermons Ă  la messe, il va de ferme en ferme vĂ©rifier que chacun et chacune sait son catĂ©chisme (et donc « qui est le patron »). Et quand un valet de ferme fuit son maĂźtre, ce sont Ă  la fois le gendarme et le pasteur qui le recherchent pour le remettre dans le droit chemin.

Pour le pasteur, « il Ă©tait de plus en plus Ă©vident que les progrĂšs de l’instruction Ă©taient, dans l’ensemble, nĂ©fastes pour le commun des mortels, qui n’Ă©tait pas capable d’en faire bon usage. Plus nombreux Ă©taient les gens sachant lire, plus nombreux Ă©taient aussi les hĂ©rĂ©sies, les dĂ©sobĂ©issances et les comportements rĂ©calcitrants. (…) Le peuple avait besoin de se sentir guidĂ© par une main paternelle et le premier devoir de tout maĂźtre spirituel Ă©tait d’implanter dans l’esprit de chacun l’idĂ©e que l’ordre Ă©tabli l’avait Ă©tĂ© selon la volontĂ© de Dieu et ne pouvait ĂȘtre modifiĂ© sans Son consentement. Le fondement ultime de la permanence de la sociĂ©tĂ© et de l’ordre public Ă©tait la concorde religieuse. »

Plus d’idĂ©es de lectures scandinaves sont Ă  retrouver chez CĂ©line.

J’avais notĂ© cette idĂ©e de lecture suite Ă  une recommandation enthousiaste de Patrice et j’ai eu la chance d’en trouver le premier tome dans une boĂźte Ă  livres. Anne-YĂšs m’avait dit l’avoir beaucoup aimĂ© elle aussi et je partage totalement leur enthousiasme aprĂšs l’avoir refermĂ© (Ă  regret, mais avec l’heureuse perspective des 4 tomes restants). Ne passez pas Ă  cĂŽtĂ© de cette grande et belle saga !

PS : Cette sĂ©rie de romans Ă©tĂ© adaptĂ©e au cinĂ©ma avec, excusez du peu, Max von Sydow dans le rĂŽle de Karl Oskar et Liv Ullmann dans celui de Kristina. Son premier volet (Les Ă©migrants) a reçu l’Oscar du meilleur film Ă©tranger en 1972.

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Pologne Romans

Les cƓurs endurcis – Martyna Bunda

Traduction du polonais par Caroline Raszka-Dewez – Éditions Noir sur blanc

Rozela, Gerta, Truda, Ilda sont les hĂ©roĂŻnes de CƓurs endurcis. Un titre trompeur : Elles ont toutes le cƓur tendre, et le garderont envers et contre tout, mĂȘme si elles affronteront plus que leur lot de problĂšmes et de malheurs. Impossible de ne pas s’attacher Ă  cette petite famille clairement dominĂ©e par les femmes.

Dans l’entre-deux-guerres, Rozela perd son mari et Ă©lĂšve seule ses filles dans sa maison de la Colline-aux-vierges. Pendant la guerre, elle abrite une famille juive puis des Ă©vadĂ©s français dans sa cave, travaille dur pour nourrir ses filles. Elle gardera une haine farouche des Allemands et une terreur absolue des Russes. Le temps passe, les filles grandissent, Gerta et Truda se marient, Ilda rencontre un artiste aussi fascinant que manipulateur, des enfants naissent – ou pas -, et l’Histoire de la Pologne se dessine en toile de fond : surveillance par la milice, arrestations et dĂ©tentions « Ă©puratives », pĂ©nurie de logements, systĂšme D, Ă©meutes, passage Ă  l’Ouest…

Encore une saga familiale sur fond historique, me direz-vous. Certes, mais ce serait oublier la plume virevoltante et pleine d’humour de l’autrice (l’anecdote des cochons Ă  frange noire est formidable), ce qui n’empĂȘche pas l’émotion d’ĂȘtre au rendez-vous. En nous racontant cette belle histoire de sororitĂ© et d’amour filial, Martyna Bunda rend un hommage appuyĂ© Ă  toutes les femmes qui luttent chaque jour contre l’adversitĂ©, les injonctions sociales, leurs propres dĂ©mons et contre la bĂȘtise et la cruautĂ© de certains hommes.

Ève-Yeshé et La barmaid aux lettres ont aimé elles aussi.

PS : Vous pouvez dĂ©couvrir un extrait de ce roman sur le site de la maison d’édition.

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Allemagne Romans

Quand la lumiĂšre dĂ©cline – Eugen Ruge

Traduction de l’allemand par Pierre Deshusses – Éditions 10/18

AprĂšs ma lecture rĂ©cente et trĂšs mitigĂ©e de Tout va bien, je ne pensais pas pouvoir apprĂ©cier un roman construit sur le mĂȘme mode, couvrant en grande partie les mĂȘmes pĂ©riodes et dont je dĂ©couvre aprĂšs l’avoir refermĂ© qu’il a lui aussi remportĂ© le Deutscher Buchpreis. MalgrĂ© ces troublantes similitudes, j’ai dĂ©vorĂ© Quand la lumiĂšre dĂ©cline. (Le problĂšme Ă©tait donc ailleurs đŸ˜‰.)

Comme chez Arno Geiger, le roman s’ouvre ici en 2001 et chaque chapitre est consacrĂ© Ă  une journĂ©e et Ă  un point de vue diffĂ©rents. DiffĂ©rence notable : Dans Quand la lumiĂšre dĂ©cline, sous-titrĂ© Roman d’une famille, c’est l’histoire de sa propre famille que nous raconte l’auteur. La complexitĂ© des relations intrafamiliales (rivalitĂ©s, grand Ăąge) se mĂȘle Ă  la grande Histoire : exil au Mexique des grands-parents, goulag et bannissement en URSS pour le pĂšre, retour de la famille en RDA, service militaire en tant que garde-frontiĂšre et fuite Ă  l’Ouest du fils


« Il ne verrait rien de tout ça, se dit Alexander pendant qu’un sous-lieutenant se mettait Ă  expliquer, un papier Ă  la main, quelle position rĂ©glementaire il fallait prendre quand on devait tirer Ă  plat ventre, « bien droit mais en oblique par rapport Ă  la cible Â», rien de tout ça parce qu’entre ici et lĂ -bas, entre ce monde et l’autre, entre le petit monde Ă©triquĂ© oĂč il serait contraint de passer sa vie et l’autre monde, grand et vaste oĂč se trouvait la vraie vie ; parce qu’entre ces deux mondes, il y avait une frontiĂšre que lui, Alexander Umnitzer allait bientĂŽt devoir surveiller. Â»

Peut-ĂȘtre est-ce avant tout cette authenticitĂ©, cette sensation de vĂ©cu qui fait la diffĂ©rence avec le roman de Geiger (sans doute aussi l’absence d’effet stylistique ostentatoire). Chacun des personnages est ici trĂšs incarnĂ©, ce qui en rend certains attachants, d’autres dĂ©testables mais avec les nuances que permettent les points de vue renversĂ©s. Les trĂšs nombreux dialogues contribuent aussi Ă  les rendre plus « vivants », me semble-t-il. En tous cas, l’émotion affleure en permanence.

« Nadejda Ivanovna regarda sa propre main, elle avait l’impression de lui avoir fait mal avec cette main usĂ©e par l’arrachage des pommes de terre, par la scierie ; elle regardait les veines qui ressortaient sur le dos de sa main Ă  en faire peur, la peau plissĂ©e sur les phalanges, les ongles abĂźmĂ©s par les petites et les grosses blessures, les cicatrices, les pores de la peau, les rides et les paumes sabrĂ©es de centaines de petites lignes. Elle comprenait d’une certaine façon qu’il ne veuille pas ĂȘtre touchĂ© par tout ça. Â» 

Cette immersion dans une famille de RDA, avant mĂȘme la crĂ©ation du pays et jusqu’à sa dissolution, est passionnante parce qu’elle y montre la vie de tous les jours, les compromissions et les ambitions Ă  l’Ɠuvre, les diffĂ©rences et incomprĂ©hensions au sein d’un couple et entre les gĂ©nĂ©rations, sans oublier la violence des bouleversements qu’ont entraĂźnĂ©s la guerre, la division de l’Allemagne et sa rĂ©unification. 

À lire, en particulier si l’histoire de la RDA vous intĂ©resse !

C’était ma derniĂšre participation aux Feuilles allemandes 2024. Vivement novembre prochain !

D’autres avis (du plus enthousiaste au moins convaincu) chez Montagnedazur, Kathel, Passage Ă  l’Est et Livr’escapades.

PS : Dans un autre roman traduit sous le titre Le Metropol, Eugen Ruge complĂšte le puzzle en relatant ce qui s’est passĂ© lors des grands procĂšs de Moscou en 1936 pour Charlotte et Wilhelm, les grands-parents de Quand la lumiĂšre dĂ©cline.

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Autriche Romans

Tout va bien – Arno Geiger

Traduction de l’allemand par Olivier Le Lay – Éditions Gallimard

En 2005, l’auteur autrichien Arno Geiger a remportĂ© le prestigieux Prix du livre allemand (Deutscher Buchpreis) avec le roman que j’ai choisi pour cette lecture commune avec Eva et Anne-YĂšs pour les Feuilles allemandes. Le concept de Tout va bien est original et plutĂŽt sĂ©duisant : Chaque chapitre est le rĂ©cit d’une seule journĂ©e fait par un des membres de la famille Sterk, sur une pĂ©riode allant de 1938 Ă  2001.

En 2001, Philipp doit vider la maison de sa grand-mĂšre Alma, rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ©e. En 1938, son grand-pĂšre Richard, par une chaude journĂ©e d’Ă©tĂ©, observe ses enfants jouer dans le jardin tout en ressassant son sentiment de culpabilitĂ© dĂ» Ă  son infidĂ©litĂ© (avec la bonne d’enfants), ses inquiĂ©tudes face aux menaces nazies … En 1982, Alma constate que Richard perd dĂ©cidĂ©ment la tĂȘte. En 1945, Peter, le pĂšre de Philipp, connaĂźt la guerre, la vraie, au sein des jeunesses hitlĂ©riennes. En 1960, Ingrid, sa femme, finit sa garde Ă  l’hĂŽpital, subit une fois de plus la misogynie des chefs de service et la charge mentale des femmes actives qu’on n’appelait pas encore ainsi, etc.

Une palette de personnages intĂ©ressants, et des rĂ©flexions trĂšs pertinentes forment donc l’ossature de ce roman au style par ailleurs heurtĂ©, avec des passages du coq Ă  l’Ăąne (puisqu’on suit le fil des pensĂ©es des protagonistes, particuliĂšrement dĂ©cousues pour certains). Les journĂ©es Ă©voquĂ©es ne le sont pas dans l’ordre chronologique, ce qui n’est pas gĂȘnant en soi, mais ce dĂ©coupage et l’alternance des points de vue fait qu’on ne s’attache Ă  aucun personnage, Ă  l’exception peut-ĂȘtre d’Alma qui m’a davantage touchĂ©e. Cette famille m’a mĂȘme franchement agacĂ©e et l’Ă©criture de Geiger m’a paru chercher l’originalitĂ© Ă  tout prix. C’est probablement ce qui lui a valu le Deutscher Buchpreis qui rĂ©compense souvent des plumes atypiques (mais pas toujours des plus agrĂ©ables).

Ajoutons Ă  cela une Ă©dition truffĂ©e de coquilles (qu’une lectrice avant moi avait dĂ©jĂ  corrigĂ©es au crayon Ă  papier, ça m’a fait sourire) et d’erreurs de traductions (« variole Â» au lieu de « varicelle Â», le terme inconnu de « craintivitĂ© Â»), sans oublier un usage abusif de l’expression « aussi bien Â» qui me hĂ©risse le poil d’avance. Je suis curieuse de savoir ce qu’en a pensĂ© Eva qui l’a lu en VO. La responsabilitĂ© de certaines Ă©trangetĂ©s stylistiques est-elle due au style de Geiger dans sa langue ou Ă  sa traduction ?

L’auteur a de toute Ă©vidence beaucoup de talent. Certains passages sont excellents et son regard trĂšs neutre sur ses personnages crĂ©e un portrait Ă©clairant d’une famille autrichienne sur plusieurs gĂ©nĂ©rations. MalgrĂ© tout, si je suis allĂ©e au bout de ce roman, c’est avant tout pour ne pas laisser tomber Eva, je le reconnais bien volontiers. Je ne peux pas dire qu’Arno Geiger n’est pas un auteur Ă  dĂ©couvrir. Mais Tout va bien fait partie de ces romans qui enthousiasment ou irritent, et je suis clairement dans le 2e cas !

PS : Le Monde est dans la team enthousiaste, sa critique est Ă  lire ici.

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Essais et autres livres Suisse

La visite de la vieille dame – Friedrich DĂŒrrenmatt

Traduction de l’allemand (Suisse) par Laurent Muhleisen – Éditions L’Arche

Encore une claque venue de Suisse ! Merci (sans ironie) aux Feuilles allemandes de m’avoir donnĂ© l’occasion de lire cette piĂšce toujours jouĂ©e depuis sa crĂ©ation en 1955, et pour cause : elle n’a pas pris une ride !

Je prĂ©fĂšre l’illustration de cette Ă©dition mĂȘme si ce n’est pas celle que j’ai lue ;-D.

Friedrich DĂŒrrenmatt a prĂ©vu des didascalies extrĂȘmement prĂ©cises qui permettent Ă  son lectorat, mĂȘme peu habituĂ© Ă  lire des piĂšces de théùtre, de parfaitement se reprĂ©senter le dĂ©cor et la mise en scĂšne. Tout commence ainsi Ă  la gare de GĂŒllen, petite ville autrefois prospĂšre et devenue totalement moribonde. Ses industries ont fermĂ©, les trains ne s’y arrĂȘtent pour ainsi dire plus et ses habitants survivent Ă  peine. Ils attendent, dernier espoir pour eux, une visite de la plus haute importance : celle d’une vieille dame devenue multi-milliardaire depuis qu’elle a quittĂ© GĂŒllen il y a fort longtemps.

Ils ne seront pas déçus puisqu’elle va en effet proposer de les faire bĂ©nĂ©ficier de ses largesses mais Ă  une condition terrible : ils doivent tuer pour elle l’homme qui l’a trahie et condamnĂ©e Ă  la misĂšre il y a un demi-siĂšcle de cela. Elle demande « la justice » en rĂ©clamant pour cela Ă  d’autres de lui offrir rĂ©paration. Je vous laisse imaginer la tension qui monte trĂšs vite dans ce rĂ©cit ! Mais nous ne sommes pas ici dans le drame pur, la farce est aussi au rendez-vous, ce qui souligne Ă  merveille la morale Ă  gĂ©omĂ©trie variable de bien des personnages. Les pires ne sont d’ailleurs pas toujours ceux que l’on pense…

Je n’avais pas encore lu DĂŒrrenmatt (La promesse, roman conseillĂ© par Kathel, figure pourtant en bonne place dans ma PAL) et je ne savais donc pas du tout Ă  quoi m’attendre avec cette piĂšce au titre Ă  premiĂšre vue inoffensif. Quel pessimisme (rĂ©alisme ?) sur la nature humaine et quel cynisme ! Ça dĂ©coiffe !

Ne vous arrĂȘtez pas au fait que c’est une piĂšce de théùtre : au bout de quelques pages Ă  peine, vous l’aurez oubliĂ© et je vous dĂ©fie alors de ne pas la lire jusqu’au bout ! Quant Ă  moi, je vais surveiller les programmes de théùtre pour aller la voir sur scĂšne Ă  la premiĂšre occasion.

PS : Il me semble que c’est la piĂšce prĂ©fĂ©rĂ©e de Violette, grande lectrice et spectatrice de théùtre, mais je n’ai pas trouvĂ© son billet Ă  son sujet.

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Autriche Romans

Le lieutenant Burda – Ferdinand von Saar

Traduction de l’allemand (Autriche) par Jacques Le Rider – Éditions Bartillat

Mais qui est ce Lieutenant Burda tirĂ© Ă  4 Ă©pingles et au regard mystĂ©rieux ? Eh bien, ce n’est pas le narrateur de cette nouvelle (ni d’ailleurs l’homme sur la photo de couverture 😋). Ferdinand von Saar a en effet optĂ© pour un regard extĂ©rieur de proximitĂ© (toujours trĂšs pratique en littĂ©rature), autrement dit celui d’un ami du hĂ©ros. Enfin, un ami, c’est un grand mot en l’occurrence car le lieutenant Burda n’est en rĂ©alitĂ© proche de personne.

Peu Ă  peu, cet « ami Â» constate que Burda a des attitudes et des convictions de plus en plus Ă©tranges. Tout semble aller dans le sens de ses affirmations pourtant farfelues et le narrateur comme le lecteur en vient Ă  s’interroger : Burda est-il plus lucide que son entourage ou bien en train de perdre la raison ?

« La façon dont Burda arrangeait tout Ă  sa convenance, dans les moindres dĂ©tails, Ă©tait Ă©tonnante. Et de fait, si vraiment il n’était pas victime d’une complĂšte illusion en ce qui concernait les sentiments qu’il avait l’audace de prĂȘter Ă  la princesse, alors ses espoirs, mĂȘme s’ils semblaient extravagants, n’étaient pas dĂ©nuĂ©s de tout fondement. Mais je me gardai bien de l’encourager dans cette voie et me contentai de dire : « VoilĂ  qui, dĂ©cidĂ©ment, fait apparaĂźtre la chose sous un jour nouveau, et qu’elle qu’en soit l’issue, sois assurĂ© de mes vƓux de succĂšs et de ma sincĂšre sympathie » Â».

Ah, ah, quelle habile rĂ©ponse de celui qui n’ose pas dire Ă  Burda « Mon vieux, tu dĂ©bloques : tu n’es qu’un sous-officier qui a tout juste de quoi vivre et tu penses qu’une femme de haute naissance Ă  laquelle tu n’as jamais parlĂ© t’aime et va t’épouser ?! Â». Il faut dire que Burda est trĂšs susceptible et qu’il vaut mieux ne pas l’échauffer, comme on le verra plus tard dans cette histoire…

Nous avons donc lĂ  une nouvelle trĂšs rĂ©aliste sur la folie (pour son Ă©diteur français, von Saar est d’ailleurs « le Maupassant viennois Â»), mais aussi sur une volontĂ© d’ascension sociale bridĂ©e par les conventions de l’époque. Nous sommes par ailleurs dans un empire austro-hongrois qui se remet tout juste de soulĂšvements populaires et dans lequel « les particularismes nationaux ne s’étaient pas encore transformĂ©s en conflits dĂ©clarĂ©s. Ils fermentaient et frĂ©missaient souterrainement, encore imperceptibles pour un Ɠil non averti. Â» Beaucoup de choses donc, parfaitement maĂźtrisĂ©es, dans un court texte haletant, Ă  l’écriture fluide et ciselĂ©e, dont le contexte et l’approche m’ont trĂšs vite Ă©voquĂ© Stefan Zweig et Arthur Schnitzler. Ce dernier a d’ailleurs Ă©crit un roman intitulĂ© Lieutenant Gustl qui semble avoir plusieurs points communs avec Le lieutenant Burda, au-delĂ  de la similitude des titres.

Je vous recommande ce classique signĂ© par un auteur moins connu que ses deux illustres comparses viennois, mais qu’il serait dommage de ne pas dĂ©couvrir dans cette belle traduction de Jacques Le Rider. Une participation autrichienne aux Feuilles allemandes organisĂ©es cette annĂ©e par Eva et Patrice.

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Allemagne Romans

Le parfum des poires anciennes – Ewald Arenz

Traduction de l’allemand par Dominique Autrand – Éditions Albin-Michel

Un bien joli roman pour cette LC avec Eva, Madame Lit, Doudoumatous et Luocine ! Il a d’ailleurs connu un beau succĂšs en librairie, y compris en France. Je l’ai lu le temps d’un (long) trajet en train, en partie Ă  travers une campagne allemande aux couleurs dĂ©jĂ  trĂšs automnales 🍂🍄‍. Cela a encore ajoutĂ© au charme de cette lecture 🍐.

Le rĂ©sumĂ© sonne comme un clichĂ© : Une adolescente et une femme d’Ăąge moyen, toutes les deux « Ă©corchĂ©es par la vie Â», vont s’apprivoiser et, peut-ĂȘtre, rĂ©ussir Ă  apaiser leurs blessures. Le tout sur fond de travail Ă  la ferme avec fabrication de pain, de miel, vendange, coupe du bois et bien sĂ»r cueillette des fameuses poires anciennes.

Ce roman est cependant plus dĂ©licat et plus touchant qu’on ne pourrait l’imaginer. L’Ă©criture ne nĂ©glige pas les ellipses et s’avĂšre trĂšs sensorielle. Les rĂ©actions de Sally m’ont paru trĂšs justes et j’ai Ă©tĂ© impressionnĂ©e par la capacitĂ© de l’auteur Ă  exprimer le mal-ĂȘtre de cette jeune fille. Il donne un vĂ©ritable accĂšs Ă  ce qui peut se jouer chez les jeunes qui s’auto-infligent toutes sortes de mauvais traitements. Le parcours de Liss est bouleversant aussi, et les scĂšnes de son enfance tĂ©moignent de ce que peuvent ĂȘtre les maltraitances psychologiques et leurs consĂ©quences.

Le parfum des poires anciennes est un roman qui fait du bien, certes, mais sans tomber dans la facilitĂ©. Pas de romance Ă  l’horizon en particulier, c’est une histoire d’amitiĂ© « sororale Â» avant tout, et c’est trĂšs bien comme ça ! Fabienne l’avait aimĂ© elle aussi, ouvrant la voie Ă  cette LC 2024.

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Romans Suisse

Trois Ăąmes sƓurs – Martina Clavadetscher

Traduction de l’allemand (Suisse) par RaphaĂ«lle Lacord – ZOE Éditions

Quel roman dĂ©routant et extrĂȘmement fort ! Je ne saurais trop recommander cette expĂ©rience de lecture originale et assez bouleversante. Pour ma part, le billet d’Eva paru l’an dernier m’avait bien prĂ©parĂ©e Ă  ce que j’ai ressenti : comme elle, j’ai d’abord Ă©tĂ© dubitative, puis je me suis trĂšs vite laissĂ©e happer et j’ai adorĂ©.

Ce roman est particuliĂšrement difficile Ă  rĂ©sumer. Je me contenterai donc de vous dire que ces Trois Ăąmes sƓurs vivent dans des lieux et Ă  des Ă©poques diffĂ©rentes. Pour dĂ©couvrir ce qu’elles ont en commun, il vous faudra lire le livre 😁. Pour moi, Martina Clavadetscher nous parle de domination et d’exploitation, d’Ă©mancipation et de libertĂ©, de solitude et d’amour, d’intelligence artificielle et d’humanitĂ©. Mais aussi de ce que cela a pu signifier d’ĂȘtre une femme, de ce que cela peut vouloir dire aujourd’hui et de ce que cela pourrait devenir demain. Et il y a sans doute tout un tas d’autres interprĂ©tations possibles.

Le rĂ©cit est court, captivant et mĂȘme sa mise en page est atypique. Cette particularitĂ© n’est d’ailleurs pas un simple effet de style et elle prend tout son sens au fil de la lecture. J’ai Ă©tĂ© bluffĂ©e par l’ambition de ce texte, nĂ© sous la plume d’une jeune autrice suisse magnifiquement traduite. Sa version française est d’ailleurs en lice pour le prix Pierre-François CaillĂ© de la traduction 2024. Et j’ai repĂ©rĂ© un petit clin d’Ɠil au merveilleux Karel Čapek grĂące auquel l’autrice a achevĂ© de me mettre dans sa poche â˜ș.

Pour rĂ©sumer, il s’agit lĂ  d’un roman original et profond qui n’a pas fini de me faire rĂ©flĂ©chir. Une fois qu’on accepte de se laisser porter, difficile de le lĂącher. Cette premiĂšre incursion suisse pour Les feuilles allemandes ne m’a pas déçue !