Traduction du tchèque par Benoît Meunier – Éditions Bleu et jaune
Hana est indéniablement mon coup de cœur de cette Rentrée à l’Est, et je suis certaine qu’il sera dans mon Top de l’année. C’est un roman qu’il est impossible de lâcher et qui m’a profondément bouleversée. Une immense réussite !
Alena Mornštajnová trouve le ton juste pour chacune des voix qui s’exprime, enfant ou adulte. La construction de son roman est imparable sans que cela sente jamais l’effort : tout semble couler de source, et la spirale des événements se déroule inexorablement. L’écriture est maîtrisée, évocatrice et limpide, et la traduction est absolument parfaite.
Je ne veux pas divulgâcher le sujet au cœur du roman, d’autant que la couverture de la traduction française a choisi de garder le mystère. Sachez simplement que j’ai rarement lu un roman où le traumatisme et la culpabilité sont (d)écrits avec autant de justesse, et sans pathos. Je ferai donc court (et un peu directif 🤣) : lisez Hana !
Alena Mornštajnová a plus récemment publié Novembre, toujours aux Éditions Bleu et jaune, une uchronie visiblement très marquante elle aussi, que Jostein a lue à sa sortie et que Sunalee a choisie (et adorée!) pour la lecture commune d’aujourd’hui.
Pour des avis plus détaillés et tout aussi tentateurs à propos de Hana, c’est là : Claudialucia, Eva, Fabienne (dont j’espère le retour sur la blogosphère…) et Ingrid.
Encore une année bloguesque qui est passée à toute allure !
Comme je le souhaitais, j’ai réussi à faire baisser drastiquement ma PAL. Je n’ai cependant pas tenu mes autres objectifs. Y parviendrai-je d’ici avril 2027 ? Pour la LC autour de Karel Čapek, cela devrait être possible grâce à la Rentrée à l’Est qui sera tchèque et slovaque cette année. Pour le reste, qui vivra verra 😊.
J’ai fait beaucoup de bonnes et très bonnes lectures cette année, mais les coups de cœur immédiats ou rétrospectifs ont été plus rares. Je me contenterai donc cette fois-ci d’un TOP 5 :
J’ai continué mon tour du monde avec quelques nouvelles destinations :
Et voici le podium des 3 destinations les plus lues au cours des 12 derniers mois sur ce blog :
Évidemment, mes listes d’envies restent, elles, pléthoriques et je n’en ai sélectionné que quelques-unes pour alimenter ma liste d’envies virtuelle que vous retrouverez ici. Faites-moi signe pour une lecture commune si nous avons un même roman en ligne de mire !
À bientôt,
Sacha
PS : Cette année encore, un grand merci à Émilie pour ses graphismes !
Traduction de l’allemand (Autriche) par Stéphanie Lux – Éditions Le Quartanier
Eva nous avait prévenues, Le poids des choses est une lecture déstabilisante. Si je ne parlerais certainement pas de « catastrophe éditoriale » comme l’a fait Thomas Bernhard en son temps, j’ai d’abord été décontenancée avant d’être impressionnée par la force de ce court roman. Et je suis très curieuse de savoir ce qu’en a pensé Ingannmic, ma co-lectrice.
Une journée bien particulière, celle du 13 janvier 1963, voit Wilhelm et Wilhelmine à la fois célébrer leur 3e anniversaire de mariage et rendre visite à Berta, la 1re femme de Wilhelm. À partir de ce double événement, on découvre ces 3 personnages à différentes époques : lorsque Wilhelmine et Berta étaient 2 jeunes voisines et amies, tandis que Wilhelm combattait sur le front ; lorsque Berta et Wilhelm avaient fondé une famille, et enfin lors de ladite visite du « jeune » couple à l’ex-femme, Berta.
En quelques petites touches et dialogues percutants, Marianne Fritz rend ses protagonistes extrêmement vivants. Elle en montre les côtés les plus agaçants (que Wilhelm est obséquieux et quelle mégère, cette Wilhelmine !), avant de nous retourner comme des crêpes et de nous en révéler de tout autre facettes, que j’ai trouvées bouleversantes.
Le titre original nous donne des pistes pour comprendre ce trio, puisqu’il y est question du poids des Verhältnisse, autrement dit des liens, des rapports, entre les gens et les choses. Chaque événement est intimement lié à un autre, avec des conséquences longtemps latentes qui se révèlent dans le drame, lorsque le « poids des choses » est devenu trop lourd. Mais je pense qu’une partie du sens du roman m’échappe, sans que cela soit désagréable. C’est même très stimulant !
Marianne Fritz est une autrice intrigante et à découvrir.
Les Éditions ZOÉ, dont le roman Trois âmes sœurs figure dans mon dernier TOP 10, fêtent cette année leur 50e anniversaire. Sandrine, du blog Tête de lecture, a récemment interviewé leur directrice et nous invite aujourd’hui à une lecture commune autour de cette maison d’édition suisse au catalogue éclectique et passionnant.
Pour l’occasion, j’ai choisi un auteur suisse romand repéré récemment chez Aifelle. Et je la rejoins : pudeur, délicatesse, écriture ciselée … Michel Layaz est une très, très belle découverte pour moi (et la confirmation de la qualité des auteurs publiés par ZOÉ).
Silke a 19 ans lorsqu’elle décroche un petit boulot en parallèle de ses études. Elle doit s’occuper de Ludivine, 9 ans, chaque soir après l’école et tous les samedis. Logée sur place à La Favorite, maison de maître en bord de forêt, elle se lie d’une profonde amitié avec cette enfant. Le père est un artiste incompris, la mère une avocate brillante qui ne semble vivre que pour son mari, et la petite Ludivine une enfant à l’imagination foisonnante et intensément vivante que sa mère juge pourtant « endormie ». « Éteinte » semblerait un terme plus juste, tant il est difficile d’exister auprès de ce couple fusionnel. Avec Silke, Ludivine est pourtant on ne peut plus éveillée, curieuse et inventive.
À partir d’un sujet a priori banal, Michel Layaz explore ce huis-clos par petites touches et avec une grande finesse. En peu de pages, il rend ses personnages inoubliables. Son écriture sensorielle frappe par son épure et son élégance, et m’a rappelée celle de Jens-Christian Grøndahl notamment. C’est très beau et je n’en ai sûrement pas fini avec cet auteur.
Sandrine, Aifelle, Kathel ou encore Patrice et Eva ont lu des romans publiés par ZOÉ plus ou moins récemment. Tous ont l’air hautement recommandables !
Cinq femmes jouent un rôle déterminant dans la vie de la guitare d’exception qui a donné son nom au roman : Asha, la porteuse de graine, Ruža, la mère qui transgressera les règles pour sauver sa famille, l’Orpheline née au milieu des fées de la forêt, Gabrijela la muse et Petra la musicienne. Envoûtante, la plume de Kristina Gavran rend tous ses personnages (il y a aussi des hommes) et leur univers aussi vivants que mystérieux. L’écriture est limpide, tout comme le récit, et d’emblée, j’ai eu mille peines à reposer La guitare de palissandre quand les contingences de la vie m’y obligeaient.
« Elle se lava du contact des fées sur sa peau, des empreintes des doigts qui avaient peigné ses cheveux, du parfum des fleurs dont elles avaient couvert son corps chaque matin, de toutes les années qu’elle avait passées avec elle. Elle savait que, rapidement, elle ne se souviendrait plus de rien – on l’avait prévenue quand elle était sortie de la forêt. Pas parce que les fées ne voudraient plus d’elle, mais parce que c’était la seule manière pour la forêt de survivre. »
Construit comme une partition musicale, le roman est composé de plusieurs mouvements (« glissando », « pizzicato ») découpés en chapitres avec, en épigraphe, le titre d’une pièce musicale et le nom de son interprète. On peut donc accompagner sa lecture de l’écoute d’airs de guitare soigneusement choisis si on le souhaite. Trop plongée dans l’histoire, je ne me suis pas interrompue pour chercher ces musiques mais c’est prévu pour très bientôt.
C’est sans la moindre difficulté qu’on passe d’un chapitre à l’autre et qu’avec chacune de ces femmes, on évolue dans des temps anciens ou à notre époque. En nous racontant la naissance et la vie de la guitare de palissandre, Kristina Gavran nous parle de femmes majestueuses et d’une grande sensibilité, des femmes qui sont toutes des fées à leur manière. L’autrice magnifie l’art et l’amour de l’art(isanat) et aborde des thèmes éternels et très contemporains comme la maternité, la transmission, l’intolérance ou encore le respect de la nature. C’est lumineux et servi par une remarquable traduction.
Keisha et Ingannmic sont tout aussi enthousiastes que moi. Vous pouvez lire leur avis ici et là.
PS : Pour retrouver tous les billets de cette lecture commune à la découverte des Éditions Bleu et jaune, rendez-vous chez Et si on bouquinait ?
Traduction de l’allemand par Olivier Le Lay – Éditions Gallimard
En 2005, l’auteur autrichien Arno Geiger a remporté le prestigieux Prix du livre allemand (Deutscher Buchpreis) avec le roman que j’ai choisi pour cette lecture commune avec Eva et Anne-Yès pour les Feuilles allemandes. Le concept de Tout va bien est original et plutôt séduisant : Chaque chapitre est le récit d’une seule journée fait par un des membres de la famille Sterk, sur une période allant de 1938 à 2001.
En 2001, Philipp doit vider la maison de sa grand-mère Alma, récemment décédée. En 1938, son grand-père Richard, par une chaude journée d’été, observe ses enfants jouer dans le jardin tout en ressassant son sentiment de culpabilité dû à son infidélité (avec la bonne d’enfants), ses inquiétudes face aux menaces nazies … En 1982, Alma constate que Richard perd décidément la tête. En 1945, Peter, le père de Philipp, connaît la guerre, la vraie, au sein des jeunesses hitlériennes. En 1960, Ingrid, sa femme, finit sa garde à l’hôpital, subit une fois de plus la misogynie des chefs de service et la charge mentale des femmes actives qu’on n’appelait pas encore ainsi, etc.
Une palette de personnages intéressants, et des réflexions très pertinentes forment donc l’ossature de ce roman au style par ailleurs heurté, avec des passages du coq à l’âne (puisqu’on suit le fil des pensées des protagonistes, particulièrement décousues pour certains). Les journées évoquées ne le sont pas dans l’ordre chronologique, ce qui n’est pas gênant en soi, mais ce découpage et l’alternance des points de vue fait qu’on ne s’attache à aucun personnage, à l’exception peut-être d’Alma qui m’a davantage touchée. Cette famille m’a même franchement agacée et l’écriture de Geiger m’a paru chercher l’originalité à tout prix. C’est probablement ce qui lui a valu le Deutscher Buchpreis qui récompense souvent des plumes atypiques (mais pas toujours des plus agréables).
Ajoutons à cela une édition truffée de coquilles (qu’une lectrice avant moi avait déjà corrigées au crayon à papier, ça m’a fait sourire) et d’erreurs de traductions (« variole » au lieu de « varicelle », le terme inconnu de « craintivité »), sans oublier un usage abusif de l’expression « aussi bien » qui me hérisse le poil d’avance. Je suis curieuse de savoir ce qu’en a pensé Eva qui l’a lu en VO. La responsabilité de certaines étrangetés stylistiques est-elle due au style de Geiger dans sa langue ou à sa traduction ?
L’auteur a de toute évidence beaucoup de talent. Certains passages sont excellents et son regard très neutre sur ses personnages crée un portrait éclairant d’une famille autrichienne sur plusieurs générations. Malgré tout, si je suis allée au bout de ce roman, c’est avant tout pour ne pas laisser tomber Eva, je le reconnais bien volontiers. Je ne peux pas dire qu’Arno Geiger n’est pas un auteur à découvrir. Mais Tout va bien fait partie de ces romans qui enthousiasment ou irritent, et je suis clairement dans le 2e cas !
PS : Le Monde est dans la team enthousiaste, sa critique est à lire ici.
Traduction de l’allemand par Dominique Autrand – Éditions Albin-Michel
Un bien joli roman pour cette LC avec Eva,Madame Lit, Doudoumatous et Luocine ! Il a d’ailleurs connu un beau succès en librairie, y compris en France. Je l’ai lu le temps d’un (long) trajet en train, en partie à travers une campagne allemande aux couleurs déjà très automnales 🍂🍄. Cela a encore ajouté au charme de cette lecture 🍐.
Le résumé sonne comme un cliché : Une adolescente et une femme d’âge moyen, toutes les deux « écorchées par la vie », vont s’apprivoiser et, peut-être, réussir à apaiser leurs blessures. Le tout sur fond de travail à la ferme avec fabrication de pain, de miel, vendange, coupe du bois et bien sûr cueillette des fameuses poires anciennes.
Ce roman est cependant plus délicat et plus touchant qu’on ne pourrait l’imaginer. L’écriture ne néglige pas les ellipses et s’avère très sensorielle. Les réactions de Sally m’ont paru très justes et j’ai été impressionnée par la capacité de l’auteur à exprimer le mal-être de cette jeune fille. Il donne un véritable accès à ce qui peut se jouer chez les jeunes qui s’auto-infligent toutes sortes de mauvais traitements. Le parcours de Liss est bouleversant aussi, et les scènes de son enfance témoignent de ce que peuvent être les maltraitances psychologiques et leurs conséquences.
Le parfum des poires anciennes est un roman qui fait du bien, certes, mais sans tomber dans la facilité. Pas de romance à l’horizon en particulier, c’est une histoire d’amitié « sororale » avant tout, et c’est très bien comme ça ! Fabienne l’avait aimé elle aussi, ouvrant la voie à cette LC 2024.
« L’histoire d’un monde disparu », tel pourrait être le sous-titre de ce roman raconté à la première personne par Almanda, fille d’immigrants élevée par son oncle et sa tante au Québec à la fin du 19e siècle. Ils triment en tant que paysans, et la jeune fille de 15 ans n’a ni envie de se marier, ni de rester à la ferme toute sa vie. Et voilà que son chemin croise Thomas, un jeune Innu, autrement dit un autochtone. Amoureuse et en quête d’aventures, elle l’épouse et les suit, lui et sa famille.
C’est une vie de labeur mais heureuse, en pleine nature et dans la chaleur d’une famille innue aimante que connaît ensuite Almanda. Éprise de liberté, elle adhère pleinement à ce nomadisme au cœur des grands espaces. Au fil de sa longue existence, elle voit cependant le déclin de ce mode de vie peu à peu détruit par la foresterie à grande échelle, la sédentarisation forcée, l’arrivée du chemin de fer, le placement des enfants dans les tristement célèbres pensionnats canadiens… Des bouleversements et des traumatismes qui expliquent en grande partie le mal-être et les addictions dans lesquels tombent ensuite de nombreux autochtones.
L’hôtel Roberval sur les bords du Pekuakami, le lac Saint-Jean ; source : commons.wikimedia.org
J’ai eu de sérieuses craintes au début de ce roman, l’auteur utilisant à trois reprises en quelques pages l’expression « visage usé » pour parler de personnes d’âge vénérable. La répétition m’a sauté aux yeux et mon « radar à lourdeurs et maladresses » s’est mis aussitôt sur « alerte rouge ». Heureusement, le reste du livre n’a pas ce genre de défaut majeur. Il me semble quand même avoir décelé un problème dans la chronologie de certains événements vers la fin, mais j’avais peut-être simplement été inattentive un peu plus tôt dans le récit.
Bien que je ne sois pas particulièrement adepte du nature writing (quelqu’un a-t-il un terme français à suggérer pour cette expression ?), j’ai pris plaisir aux descriptions des paysages et à la découverte de cette vie simple et rude au plus près de la nature. Si je l’avais lu plus tôt, j’aurais recommandé ce roman chez Eva et Patrice pour les lectures à prévoir quand on part en camping ! Il me semble idéal pour ça. Cependant, même si Kukum dénonce des politiques qui ont profondément nui aux populations autochtones canadiennes, il reste très léger et les personnages m’ont semblé inutilement idéalisés.
Pour qui s’intéresse aux minorités ethniques plus sérieusement, ce roman sera donc frustrant, (et sur le plan littéraire, il est plaisant mais pas transcendant). Heureusement, vous trouverez plein de bonnes idées pour creuser le sujet chez Ingannmic. Je vous recommande par ailleurs l’article de Pamolico sur Little bird, une mini-série actuellement diffusée par Arte et consacrée à la politique de placement d’enfants autochtones qui a été pratiquée à grande échelle au Canada dans les années 1960 à 1980. Stupéfiant et bouleversant !
Avec ce roman, je participe au rendez-vous « Le 12 août, j’achète un livre québécois » relayé par Madame Lit, ce que j’ai le plaisir de faire en lecture commune avec Doudoumatous et Eva dont je vous invite à lire les avis.