Marie, qui vivait à Vienne avec sa fille Magdalena, doit quitter l’Autriche lorsque le père (juif) de sa fille (illégitime) émigre pour fuir les persécutions nazies. Elle revient dans son village tchèque qui, comme tous le pays, connaît les remous de l’Histoire, de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à la chute du Mur de Berlin en 1989.
Sa fille Magdalena, sa petite-fille Libuše et enfin son arrière-petite-fille Eva nous racontent chacune leur enfance et leur jeunesse. C’est donc un point de vue souvent naïf, ou en tous cas peu conscient des enjeux politiques, qui nous est présenté sur les événements qui secouent le pays. Cela rend le propos très accessible et Lenka Horňáková-Civade a une plume fort agréable : les pages se tournent toutes seules sur ces destins de femmes et je ne suis pas surprise que ce roman ait remporté le prix Renaudot des lycéens.
Marie est le personnage que j’ai préféré. Cette forte femme, qui semble ne jamais perdre son sang-froid et fait trembler les hommes du village, force l’admiration, même si elle peut se montrer très dure, avec sa fille en particulier. Quelques semaines après ma lecture, je constate cependant que je n’ai pas un souvenir très précis de cette histoire. C’est un roman agréable, mais pas un coup de cœur, même si je ne peux pas m’empêcher d’être admirative devant une œuvre écrite en français par une « autrice tchèque de naissance et pour toujours, (…) française d’adoption et pour la vie ».
Traduction du tchèque par Gustave Aucouturier- Éditions La Baconnière
Une Rentrée à l’Est consacrée à la Slovaquie et à la Tchéquie sans Karel Čapek ? Impossible ! Ce fabuleux écrivain tchèque ouvre donc ce rendez-vous consacré à deux pays qui n’en ont formé qu’un pendant plusieurs décennies. Il était cher au coeur de Goran, et cette lecture commune est donc également l’occasion de rendre hommage à ce blogueur passionné de littérature, en particulier d’Europe de l’Est, que beaucoup d’entre vous ont connu.
Pour cette LC, mon choix s’est porté tout naturellement vers Lettres d’Angleterre, ce pays ayant été ma destination de vacances estivale cette année. Au retour de mon propre séjour, je me suis plongée avec plaisir dans les impressions de Čapek sur l’Angleterre (qu’il faut ici entendre au sens de Grande-Bretagne puisqu’il a également voyagé en Écosse et au Pays de Galles).
Le voyage de Karel Čapek remontant à près d’un siècle avant le mien, on pourrait penser que beaucoup de choses ont changé depuis. Et c’est le cas, mais pas tant que cela ! L’évolution majeure est évidemment que l’Angleterre s’est largement urbanisée au cours des 100 dernières années. Depuis les trains, on y voit donc moins de vastes pâturages et de moutons qu’à son époque, mais bien d’autres observations sont toujours vraies et m’ont fait beaucoup rire.
« Les arbres sont sans doute ce qu’il y a de plus beau en Angleterre. Il y a certes aussi les prairies et les policemen, mais il y a surtout les arbres, de beaux, de puissants, de vieux, de vastes, de vénérables, d’immenses arbres. Les arbres de Hampton Court, de Richmond Park, de Windsor et de je ne sais où encore. Peut-être ces arbres ont-ils une grande influence sur le torysme anglais. J’imagine qu’ils entretiennent le sens aristocratique, le respect des formes historiques, l’esprit conservateur, le protectionnisme, le golf, la Chambre des lords, et autres choses remarquables et antiques. »
L’auteur-voyageur a un regard aussi tendre qu’acéré sur ce qu’il voit, et tout en se moquant de lui-même, il ne se prive pas d’égratigner son pays d’accueil. Le passage suivant montre, par exemple, que les préoccupations sur l’appropriation de biens culturels ne sont pas totalement nouvelles. Et il exprime parfaitement ce qui m’a traversé l’esprit devant les splendeurs que j’ai pu admirer cet été encore au British Museum :
« La riche Angleterre a réuni dans ses collections les trésors du monde entier ; assez peu productive elle-même, elle a enlevé l’Acropole à la Grèce, à l’Égypte ses colosses de porphyre ou de granit, à l’Assyrie ses énormes bas-reliefs, à l’ancien Yucatán sa plastique noueuse, elle a emporté les bouddhas souriants, les bois ciselés et les laques du Japon, la fleur de l’art du continent et l’élite des monuments du monde colonial : des fers forgés, des tissus, des vases, des tabatières, des reliures, des statues, des tableaux, des émaux, des secrétaires en marqueterie, des yatagans, et Dieu sait encore quoi : sans doute tout ce qui au monde a quelque prix. »
Ce récit de voyage, qui contient de délicieuses pages sur l’urbanisme anglais et écossais, me permet de participer à l’activité Sous les pavés, les pages proposée par Ingannmic et Athalie.
Une fois n’est pas coutume, c’est d’un roman irlandais dont je vais vous parler aujourd’hui. Star of the sea, paru en France sous le titre L’Étoile des mers, est le récit d’une traversée (fictive) particulièrement tragique et haletante entre l’Irlande et les États-Unis en 1847. À bord du navire qui donne son titre au roman, quelques passagers de première classe et surtout des centaines de migrants irlandais fuyant la famine. Et parmi eux, un meurtrier et sa future victime.
Si la traversée à bord de la Carlotta était déjà éprouvante dans la Saga des émigrants, ce n’était rien à côté de celle-ci. Les conditions sont atroces : le bateau est en mauvais état et a chargé beaucoup trop de passagers, les rations sont à peine plus généreuses que dans un camp de concentration nazi, des épidémies et surtout la famine elle-même tuent plusieurs passagers par jour. Le contraste entre la première classe et l’entrepont est évidemment choquant, et si Joseph O’Connor dénonce avec force le cynisme et l’indifférence avec lesquels l’Irlande s’est vidée de son sang et de sa population, il n’oublie jamais sa trame romanesque. Le meurtre annoncé dès le début ne fait par exemple qu’accentuer la nécessité impérieuse de continuer à tourner fébrilement les pages ! Et Joseph O’Connor aime jouer avec son lectorat, en particulier avec des titres destinés à créer le suspense, tout en se servant de ce roman avant tout pour parler d’une époque, de l’histoire de son pays, mais aussi (c’est mon sentiment) pour nous rappeler que, de tout temps, des hommes et des femmes ont dû fuir leur pays pour survivre et qu’ils méritent un meilleur accueil et le respect de leur dignité (une vision incarnée par capitaine du Star of the sea) .
J’ai déjà pu apprécier le talent de Joseph O’Connor avec Dans la maison de mon père (pas chroniqué), un roman plus récent qui a connu un beau succès sur la blogosphère. Star of the sea – publié 20 ans plus tôt – est sans doute encore plus brillant. Les références à de nombreux classiques, un travail documentaire historique et linguistique extrêmement impressionnant restitué sous une forme romanesque d’une grande fluidité, des personnages complexes dont certains nous surprendront jusqu’au bout, des révélations inattendues et un final que je n’avais absolument pas vu venir : c’est assez éblouissant. Si je dois avoir un bémol, c’est peut-être justement un chouïa trop épatant. L’auteur m’a parfois donné l’impression de vouloir en mettre plein la vue, mais je chipote, d’autant que cette impression est peut-être volontaire : le style du roman est très « 19e siècle » et cette « esbroufe » est potentiellement un clin d’œil au genre feuilletonnesque qu’on pouvait lire à cette époque (je dis ça, mais je suis loin d’être une spécialiste, ce ne sont là que des supputations).
Et voici un classique pour annoncer la rentrée ! Pour le Challenge autour des deux George (Eliott et Sand) organisé par Miriam et Claudialucia, j’ai enfin sorti un roman entré dans ma PAL suite à ma relecture de La Petite Fadette. Je l’avais acheté, motivée à bloc pour continuer à lire George Sand, et ma librairie n’avait ce jour-là que Mauprat en rayon. Et ce fut une bonne pioche !
La famille Mauprat compte 2 branches, celle des Casse-tête et celle des Coupe-Jarret. Bernard Mauprat est le plus jeune des Coupe-Jarret et grandit au milieu de son grand-père et de ses oncles aux mœurs « féodales » qui truandent, pillent, enlèvent et violent sans scrupule. Lorsqu’ils ramènent dans leur sinistre château une proie de choix, l’héritière de la branche des Casse-tête, Bernard – ébloui par sa beauté et son sang-froid – l’aide à s’échapper. Cette fuite marquera le début de sa « rééducation » et de nombreuses péripéties.
Edmée, l’héroïne, a de la poigne, est pétrie des idées de Rousseau et se montre d’une droiture exemplaire. Bernard a un bon fond mais il est rustre et sanguin. Une chose est sûre : il aime passionnément sa cousine (« à la mode de Bretagne ») et est prêt à tout pour l’amour d’elle. Et c’est lui-même, à l’âge de 80 ans, qui narre à un visiteur de passage son parcours semé d’embûches vers la raison et la sagesse.
George Sand mêle le roman gothique à la romance, les réflexions philosophiques et politiques (la Révolution approche), la critique sociale et le conte presque folklorique avec bonheur (comme toujours, ai-je envie de dire). Mauprat offre même une incursion dans la Guerre d’indépendance américaine, une enquête et un procès à rebondissements ! Et tout cela semble couler de source (je passe sur quelques coïncidences un peu faciles qu’on lui pardonne très vite et sur ma lecture en diagonale de quelques digressions philosophiques un peu longues à mon goût).
Sand est vraiment une conteuse hors pair et je me régale à chacun de ses romans ! Et bien sûr, elle n’hésite pas à mettre les points sur les i à son personnage et à ses lecteurs à propos de quelques préjugés misogynes 💪. Une raison de plus pour découvrir ce beau classique, romanesque à souhait.
« Bernard, voulez-vous que je vous dise pourquoi ils croyaient les femmes menteuses ? — Dites. — C’est qu’ils employaient la violence et la tyrannie avec des êtres plus faibles qu’eux. Toutes les fois qu’on se fait craindre, on risque d’être trompé. Lorsque, dans votre enfance, Jean vous frappait, n’avez-vous jamais évité ses brutales corrections en déguisant vos petites fautes ? — C’est vrai, c’était ma seule ressource. — La ruse est donc, sinon le droit, du moins la ressource des opprimés. »
Le livre fait plus de 500 pages (dont pas mal de notes et commentaires) et me permet une première participation cette année aux Pavés de l’été !
En attendant, voici les réponses au petit quiz artistico-littéraire que je vous ai soumis il y a 2 semaines. Bravo à Marie-Anne, Keisha et Nathalie qui les avaient presque toutes et tous reconnus, Nathalie ayant même su dire qui avait peint V. Woolf (sa sœur, Vanessa Bell) et E. Brontë (son frère, Branwell Brontë) !
Celui qui revient est un roman dur. La répression et la torture y sont décrits sans fard, les victimes et leurs proches expriment leur douleur et leurs traumatismes. On ne peut que mesurer le poids de cette tragédie et de l’omerta qui l’a suivie, mais aussi, plus que le courage peut-être, la lassitude et le désespoir qui ont poussé une population, en particulier sa jeunesse, à défendre sa liberté.
La récente actualité du pays montre à quel point ces plaies restent vives et la combativité du peuple coréen, intacte : en mai dernier, une vaste polémique a poussé Starbucks à fermer ses cafés pendant plusieurs jours dans tout le pays pour prendre le temps de former son personnel à l’histoire des événements pro-démocratiques du printemps 1980 à Gwangju, événements qui sont au cœur de Celui qui revient.
Toutes ces horreurs, me direz-vous, voilà qui est déprimant et doit être insupportable à lire. Pourtant, étrangement – et c’est là tout le talent de Han Kang –, ce texte recèle une très grande beauté et beaucoup d’émotion, avec un effet quasi hypnotique. Si Impossibles adieux exaltait la neige et le blanc, Celui qui revient explore plutôt le noir. Je reprends ici à mon compte l’expression « poésie macabre » employée par Jenevelle à son propos car elle me semble parfaite. Bien sûr, ce roman parle d’événements spécifiques survenus sur un autre continent, dans un contexte (géo)politique et économique particulier. Pour autant, cette histoire est tristement universelle et intemporelle… Et donc importante.
Si une lecture sombre et hautement politique ne vous fait pas peur en pleine période estivale, allez-y ! Et si vous ne devez lire qu’un Han Kang, procurez-vous Impossibles adieux. Moi, il me reste à mettre la main sur La végétarienne, autre roman visiblement dérangeant même si c’est dans un tout autre registre. Sandrine en parlait ici : https://tetedelecture.com/2016/01/25/la-vegetarienne-de-han-kang .
Un petit séjour à Londres s’est improvisé pour moi la semaine dernière et m’a un peu ralentie dans mes lectures. La capitale anglaise connaît elle aussi de très fortes températures ces temps-ci : j’ai donc doublement apprécié ma visite de la National Portrait Gallery qui est passionnante et très bien climatisée 😀.
Voici un petit florilège des écrivains et écrivaines que j’y ai croisés. N’hésitez pas à jouer en commentaire si vous devinez de qui il s’agit !
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Vous imaginez bien qu’il m’a été impossible de ne pas entrer dans une librairie mais je me suis efforcée d’être raisonnable ! Voici le résultat de mon passage chez Waterstones :
Vous reconnaitrez sans doute des ouvrages recommandés par les unes et les autres…
Avant ces quelques jours de vacances, j’avais prévu de lire Le coeur glacé d’Almuneda Grandes que j’avais même proposé en LC, mais j’ai abandonné ce roman de plus de 1000 pages au bout de 150 environ… Désolée si j’ai laissé tomber une co-lectrice ou un co-lecteur dans l’affaire 😬. Une fois de plus, je ne vais donc pas réussir à participer aux Escapades européennes pourtant si tentantes chez Cléanthe et probablement pas non plus aux Épais proposés par Ta d loi du cine chez Dasola…
Traduction du norvégien par Hélène Hervieu et Eva Sauvegrain – Éditions Balland
Béa a décidé d’embarquer pour une croisière dans le Svalbard (nom norvégien de l’archipel du Spitzberg). Dès les premières pages du roman, on sait que l’on n’a pas affaire à une simple touriste en mal d’aventure. Elle a un objectif précis et sait déjà qu’il va lui falloir une bonne dose d’alcool pour tenir le coup pendant ce voyage qui s’annonce plus éprouvant que palpitant en ce qui la concerne.
Pas moyen de mettre la main sur la couverture de mon édition. Je mets donc celle du format poche.
C’est assez frénétiquement que j’ai tourné les pages de ce roman, impatiente de découvrir les motivations de Béa et son lourd secret. Et là, surprise : la révélation arrive bien avant la fin du roman. Il faut dire qu’un second mystère – qui n’a rien à voir avec le premier – lui succède presque aussitôt. C’est bien fichu, même si j’ai trouvé que cela faisait peut-être une grosse coïncidence pour une seule expédition. Je n’ai cependant pas boudé mon plaisir lors de cette lecture qui pourrait faire l’objet d’un très bon film à suspense dans des paysages à couper le souffle. J’avoue aussi que l’effet rafraîchissant de ce roman, lu en pleine canicule, était un plus très appréciable 😊.
Anne B. Ragde, autrice norvégienne à succès depuis la parution de sa Trilogie des Neshov), sait indéniablement camper ses personnages et elle aborde ici des sujets difficiles et complexes avec finesse. Elle décrit très bien la vie à bord de ce petit groupe de touristes privilégiés et de l’équipage qui forment inévitablement une véritable petite communauté avec ses bons et ses mauvais côtés. Il y a des escales édifiantes et parfois éprouvantes à Barentsburg, ville russe de l’archipel (encore une curiosité géopolitique), et à Longyearbyen (la plus grande ville de l’archipel), ou encore sur des îlots à la découverte de la flore et de la faune locales. Mais l’essentiel se passe à bord du bateau principal, l’Ewa, ou du Zodiac qui permet de rejoindre la côte. Et ce huis-clos maritime, propice à toutes sortes de rapprochements mais aussi de tensions, me permet de participer au Book trip en mer 2026 ainsi qu’au challenge autour des auteurs nordiques.
Merci à Alex, Manou et Cath L pour cette idée de lecture idéale pour les vacances !