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Nouvelle-Zélande Romans

La baleine tatouée – Witi Ihimaera

Traduction de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Mireille Vignol – Éditions Au vent des îles

Avec La baleine tatouée, j’ai retrouvé avec plaisir la maison d’édition Au vent des îles et la traductrice Mireille Vignol qui m’ont déjà offert deux coups de cœur ces derniers mois avec Bones Bay et Stasiland. Cette fois, c’est un autre roman néo-zélandais que j’ai voulu découvrir après avoir vu son adaptation il y a quelques mois et lu l’avis enthousiaste de Cyan. Paï, l’élue d’un peuple nouveau (The Whale Rider – 2002) est un film magnifique à voir en famille (dès 10 ans, même s’il est assez dur), idéalement en VO pour savourer l’accent rocailleux de la population néo-zélandaise et l’alternance entre anglais et maori. Bilan de cette lecture : Le roman est tout aussi beau que son adaptation et je vous le recommande chaudement.

Kahu a le malheur d’être née fille alors que son arrière-grand-père attendait un héritier mâle pour lui transmettre son savoir et ses responsabilités de chef de clan. Assurer la survie des traditions et défendre les intérêts maoris dans un monde en constante évolution n’est pas simple. Si le vieux Koro Apirana s’arc-boute sur ses convictions, c’est donc sans doute une question de génération mais aussi par peur face aux bouleversements que subissent son peuple et sa terre. L’équilibre entre les trois mondes (mer, terre et humains) menace en effet de s’effondrer.

« J’imagine que cette histoire, s’il faut lui trouver un début, commence avec Kahu. Après tout, c’est Kahu qui était là à la fin, et son intervention nous a peut-être tous sauvés. Nous avions toujours attendu la venue d’un tel enfant, mais, à sa naissance, eh bien, disons seulement que nous regardions ailleurs. On était chez nos grands-parents, les cousins et moi, on buvait et on faisait la fête, lorsque le téléphone sonna.
− Une fille, cracha notre grand-père, Koro Apirana, dégoûté. Je ne veux pas en entendre parler. Elle a rompu la lignée masculine de notre tribu.
 »

Avec ce récit sous forme de conte, Witi Ihimaera nous parle de la nécessité d’une relation respectueuse entre les humains et la nature, du besoin de préserver les traditions mais aussi de savoir embrasser le changement. Il évoque aussi le racisme dont sont victimes les Maoris, et on perçoit en filigrane leur manque de perspectives et les dérives dans lesquelles ils peuvent tomber.


L’espoir vient en grande partie des femmes, à commencer par Kahu bien sûr, mais aussi l’inénarrable Nani Flowers, son arrière-grand-mère :

« Et quand il partit bouder en mer, il prit mon canot, celui qui avait un moteur.

Vas-y, ça ne me fait ni chaud ni froid, lui lança-t-elle.
Il faut dire que plus tôt dans la journée, elle avait eu la malveillance de siphonner la moitié du carburant, s’assurant ainsi que le grand-père ne puisse pas revenir. Il passa l’après-midi à crier et à gesticuler, mais elle fit simplement semblant de ne pas le voir. Puis, elle le rejoignit en ramant et lui annonça qu’il était trop tard, qu’il ne pouvait plus rien faire. Elle avait téléphoné à Porourangi pour l’autoriser à nommer le bébé Kahu, en honneur de Kahutia Te Rangi. »

Image par Pexels de Pixabay

Empreint de légendes intemporelles, ce court roman est néanmoins parfaitement contemporain. Il déborde de tendresse et d’humour, et lance un cri d’amour pour ces créatures majestueuses que sont les tohorā, les baleines. Il donne d’ailleurs furieusement envie de s’engager pour la défense des cétacés et des océans en général. C’est aussi un joli hommage à la puissance des femmes et tout simplement une très belle histoire.

Lire aussi l’avis d’Ingannmic.

PS : Près de 40 ans après la parution de La baleine tatouée, les Maoris continuent le combat : https://reporterre.net/Le-roi-des-Maoris-veut-accorder-une-personnalite-juridique-aux-baleines

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Bosnie-Herzégovine Romans

Dans le fossé – Sladjana Nina Perković

Traduction du serbo-croate (Bosnie-Herzégovine) par Chloé Billon – Éditions Zulma

Dans cette comédie burlesque et un peu désespérée, la narratrice (dont on ignore le nom tout au long du roman) nous relate ses péripéties à partir du moment où elle apprend le décès de sa tante. Sa mère l’oblige en effet à se rendre à l’enterrement de cette sœur avec laquelle elle était en froid. La journée qui suivra sera épique et absurde.


« À dire vrai, je ne comprends pas très bien comment font les jeunes Japonais pour se barricader si facilement. N’ont-ils pas de mères ? La mienne aurait déjà trouvé une manière de s’introduire dans ma chambre, quitte à grimper sur le toit et sauter par la fenêtre, tel un membre d’une unité spéciale antiterroriste. Et elle m’aurait déjà fait sortir au pas de charge en me refilant une mission quelconque, comme par exemple aller à la Sécu lui faire tamponner son carnet de santé. Et pas de « oui, mais » avec elle. J’aurais à peine ouvert la bouche qu’elle se serait déjà pris la tête entre les mains, et se serait mise à crier que j’étais une « sale gosse pourrie gâtée » ou qu’elle aurait « mieux fait d’accoucher d’une pelote de laine », ce genre de choses. Ma mère est capable d’étouffer la moindre forme de révolte en deux minutes chrono. »

L’autrice enchaîne les événements comiques, proches du grotesque, avec des descriptions très visuelles et des apostrophes réussies de la narratrice au lectorat. De nombreux détails finissent par brosser un tableau désabusé de la Bosnie actuelle : infrastructures délabrées et services publics exsangues, police corrompue, chômage, marché noir…

L’apathie de la narratrice, qui rêve de pouvoir rester sous sa couette à regarder des séries policières évoque sans aucun doute une génération désenchantée, sans perspective d’avenir dans son pays et qui ne parvient littéralement pas à se faire entendre. Je n’ai toutefois pas compris le « délire paranoïaque » de la narratrice à la fin du roman et j’ai tendance à le mettre sur le compte de difficultés pour l’autrice à conclure son histoire.


« Et d’ailleurs, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Une vieille femme dans un trou paumé s’est étouffée avec un morceau de poulet ? Qui ça peut bien intéresser ? Sans parler de tous ces personnages peu crédibles et de cette panique autour de l’enterrement. Rien de bien original. Se jeter sur le cercueil du défunt et donner des coups de pelle sur la fosse fraîchement comblée, n’est-ce pas un lieu commun de la littérature balkanique ? »

En résumé, cette écrivaine me semble prometteuse, mais ce (premier) roman m’a laissée sur ma faim. Je m’attendais à davantage de rythme et j’aurais aimé des portraits plus fouillés des différents membres de la famille. Dans un esprit assez proche, j’ai largement préféré Miracle à la combe aux aspics, loufoque aussi mais plus féroce et dont les personnages sont, eux, inoubliables.

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Films et séries

Polar park – mini-série française

Disponible sur Arte.tv jusqu’au 24 avril 2024

Tirée d’un film sorti en 2011, la mini-série Polar park actuellement diffusée sur Arte (6 épisodes) est un régal pour les fans de séries et de romans policiers, mais aussi les adeptes d’humour décalé et d’ambiance hivernale.

Nous sommes à Mouthe, village le plus froid de France, où débarque David Rousseau, célèbre auteur de romans policiers aux titres improbables. Il vient rencontrer un moine censé lui révéler un secret. Mais à son arrivée au monastère, il apprend que le religieux en question vient de mourir. Le même jour, on découvre une oreille humaine coupée dans un parc animalier noyé sous la neige, le Polar park qui donne son nom à la série. Et bientôt, c’est un homme assassiné dans une mise en scène reproduisant l’Autoportrait à l’oreille coupée de Van Gogh que l’on retrouve chez lui.

Entre quête des origines, panne d’écriture chez un auteur-star et traque d’un tueur en série par un duo gendarme-écrivain, le scénario réussit parfaitement son coup : rendre hommage aux séries et romans policiers grâce à une intrigue très bien ficelée tout en se moquant (gentiment) de leurs « recettes ». Dans ce double jeu de suspense et d’humour, les acteurs sont formidables, Jean-Paul Rouve en tête (à vrai dire, je ne vois pas qui d’autre aurait pu jouer ce rôle, ils étaient tout simplement faits l’un pour l’autre).

La réalisation réserve aussi de véritables moments de poésie et de légère étrangeté. Quant aux personnages secondaires, ils sont détonnants : un médiathécaire maniaque, une prof de français exaltée, une championne départementale de Scrabble, un mystérieux chamane… La population locale est parfois très surprenante et le côté glacial du Doubs est parfaitement exploité, rappelant les polars nordiques à succès.

Si vous avez vu et aimé Polar park, je ne peux que vous conseiller Poupoupidou, le film dont cette série n’a en fait repris que quelques éléments (essentiellement le lieu et les personnages principaux). Je l’avais vu par hasard à sa sortie et j’avais adoré (mais j’ai peut-être un sens de l’humour bizarre, j’attends vos avis pour me faire une opinion là-dessus :-D) !

PS : Gérald Hustache-Mathieu, le réalisateur, a annoncé qu’il y aurait deux autres saisons. J’ai hâte !

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Croatie Romans

Terre, mère noire – Kristian Novak

Traduction du croate par Chloé Billon – Les Argonautes Éditeur

Que serions-nous, nous lecteurs et lectrices avides d’horizons (plus ou moins) exotiques, sans les artistes de la traduction littéraire ? Souvent négligé(e)s, parfois critiqué(e)s, quelquefois cité(e)s et même félicité(e)s, ces hommes et ces femmes de l’ombre nous donnent à entendre la voix de milliers d’écrivain(e)s du monde entier. Qu’ils et elles soient chaleureusement remercié(e)s ici ! Si je vous en parle aujourd’hui, c’est parce que j’ai assisté il y a peu à une rencontre avec Chloé Billon. Cette jeune traductrice du bosnien, du croate, du monténégrin et du serbe nous a parlé de son parcours, de son métier, du paysage littéraire dans ses langues de travail et bien sûr il a été question de sa récente traduction de Terre, mère noire (la directrice des Argonautes était co-invitée). Une soirée passionnante qui a mis en lumière le magnifique métier de traductrice littéraire et qui m’a bien sûr convaincue d’acheter ce roman.

Après un prologue très intrigant, le roman s’ouvre (première surprise) sur la jolie histoire d’amour en train de naître entre Matija, jeune fonctionnaire également auteur de deux romans, et la pétillante Dina, chargée de relations publiques à la technique de repassage très personnelle :

Matija partait au travail plus tard qu’elle, et il restait au lit à la regarder se préparer. Elle essayait de régler ses différends avec le monde des objets le plus discrètement possible, mais n’y arrivait pas toujours. Un matin pluvieux, elle avait frappé la poignée qui lui avait agressé le coude, et le matin suivant elle s’était disputée avec le fer à repasser, le traitant de gros con et lui disant qu’elle le détestait. Tout cela parce que quand elle était en retard, elle commençait par s’habiller puis repassait ses vêtements sur son corps. Forcément, ça devait finir par arriver, le fer lui était tombé sur le pied. N’arrivant plus à faire semblant de dormir, il avait éclaté de rire, et elle lui avait joyeusement expliqué que tout le monde repassait comme ça, rien d’exceptionnel, et que c’était agréable en hiver, ça réchauffait.

Le ton est donc d’abord léger et drôle pour cette chronique d’une histoire d’amour franchement mignonne. Puis, les choses basculent sans que Matija les aies vues venir le jour où Dina le quitte, désemparée et épuisée par les mensonges qu’il ne cesse d’accumuler et dont il ne garde même aucun souvenir. Quelques temps plus tard, alors qu’il est toujours sous le coup de cette rupture et de ce que Dina a décelé en lui, il tombe sur une étude scientifique consacrée à une vague de suicides survenue 20 ans plus tôt dans le Medjimurje, sa région d’origine. C’est le déclic qui lui fera retrouver la mémoire perdue de son enfance, celle qui explique ses mensonges incessants inventés pour combler le vide laissé par un traumatisme d’enfance totalement refoulé.

Image par David Peterson de Pixabay

On bascule alors dans un tout autre récit, bouleversant, violent aussi mais qui reste empreint d’ironie et d’humour. Dans cette région plutôt préservée de la plupart des vicissitudes de l’histoire récente de la Croatie, les légendes, les personnalités hautes en couleur et la vie en vase clos d’une petite communauté peuvent déboucher sur le meilleur comme le pire. Pour Matija, tout a commencé avec le décès de son père alors que lui-même n’avait que 5 ans. L’incompréhension créée par ce drame et l’enchaînement des événements qui vont le suivre vont conduire cet enfant au bord de la folie.

J’ai été impressionnée par la capacité de l’auteur à mêler presque tous les registres dans le même roman : la comédie romantique, le drame absolu, le récit d’amitié, la comédie sociale et politique, le roman initiatique, le suspense quasi policier, le thriller psychologique… Le tout avec une apparente facilité et un véritable don pour faire (sou)rire comme pour nous serrer le cœur. Au vu de la quatrième de couverture, je m’attendais à avoir du mal à entrer dans ce récit, mais c’est tout le contraire qui s’est produit. (Les extraits lus pendant la soirée organisée par ma librairie m’avaient quand même donné un aperçu rassurant). Le style comme la construction sont limpides et parfaitement accessibles (ce qui ne veut pas dire faciles ou plats, loin de là !). Le contenu, la matière sont quant à eux d’une puissance implacable. Terre, mère noire est un roman que je n’ai pas pu lâcher et dont je sens bien qu’il ne me lâchera pas de sitôt. Bref, un grand roman.

C’est la première fois que Kristian Novak est traduit en français (très beau travail de Chloé Billon !) et j’espère bien que ce n’était pas la dernière parce que j’ai découvert là un auteur qui semble capable de tout écrire.

PS : Pour en savoir plus sur le travail de Chloé Billon et les romans qu’elle a traduits, je vous recommande cette interview accordée à Passage à l’Est en 2020 :

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Allemagne Romans

Quality land – Marc-Uwe Kling

Traduction de l’allemand par Juliette Aubert-Affholder – Éditions Actes Sud

Une fois encore pendant ce mois des Feuilles allemandes, je sors de mes sentiers battus personnels, cette fois-ci avec un roman de science-fiction made in Germany. J’ai dévoré Quality Land, une dystopie parue en 2021 qui permet de briser un célèbre cliché : contrairement à ce qu’affirme (notamment) Indiana Jones, les Allemands ont bel et bien de l’humour et ils peuvent même avoir un sens de l’auto-dérision très poussé !

Dans ce roman réjouissant (sur la forme, pas vraiment sur le fond), l’Allemagne est devenue Quality Land, le pays s’étant choisi une nouvelle country identity. Toute ressemblance avec une certaine start-up nation n’est probablement pas fortuite… Grâce à ce futur très proche à peine imaginaire, Marc-Uwe Kling dénonce les dérives du tout-numérique, mais aussi les défauts des humains qui feraient parfois bien de s’inspirer de l’I.A. Après tout, contrairement à nous, pauvres mortel(le)s, l’intelligence artificielle est très vite capable de ne pas répéter ses erreurs et n’a pas d’ego (quoique…).

« L’équipe de What-I-Need – What-I-Need knows what you need – ces gens qui t’ont offert le moteur de recherche le plus intelligent du monde et ton assistant numérique personnel – vient de lancer sa dernière création ! Le personal digital friend (PDF) ! Ton PDF est comme un ami humain. En mieux. Car il a toujours du temps pour toi. Il rit à chacune de tes blagues. Il n’oublie jamais ton anniversaire ! Il te laisse gagner à n’importe quel jeu, sans que tu t’en aperçoives ! Il garde tes secrets*.(…) Il a les mêmes goûts que toi et les mêmes opinions.
* Toutes les données sont analysées par nos algorithmes afin de te garantir des publicités plus pertinentes : Pour le reste, tes secrets restent entièrement secrets ! (sous réserve de modification des CGV). »

L’auteur distille tout au long du roman une multitude d’observations très pertinentes, sans la noirceur parfois oppressante des dystopies. Sous une apparente légèreté, son propos s’avère on ne peut plus efficace. Autrement dit, cet humour ravageur fait du bien et nous pousse à réfléchir ! Voilà de la SF parfaitement accessible qui peut séduire un large public.

Pour ma part, Il y a longtemps que je n’avais pas autant ri grâce à un roman, même si c’était souvent d’un rire un peu jaune. Une saine lecture, ludique et percutante.

PS : Ce roman (fort bien traduit) avait déjà été chroniqué dans une précédente édition des Feuilles allemandes (en 2021) par Jasminbleu. Vous pourrez retrouver son avis ici. Par ailleurs, une suite a paru entretemps : Qualityland 2.0., toujours chez Actes sud.

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Littérature jeunesse

Le fantôme de Canterville – Oscar Wilde

Illustrations d’Emmanuelle Patient – Éditions Lire c’est partir

Encore un petit bijou déniché dans une boîte à livres ! Et de saison en plus puisque nous ne sommes plus qu’à quelques jours de Halloween.

Pour une foule de découvertes livresques mais aussi manuelles, photographiques et culinaires, rendez-vous chez Hilde et Lou pour leur superbe challenge Halloween !

Si Le fantôme de Canterville est conseillé à partir de 10 ans, ce n’est pas parce qu’il est effrayant car il est au contraire très drôle. En revanche, des enfants plus jeunes pourraient être démunis face à des tournures soutenues et un vocabulaire un brin désuet. Mon conseil : lisez-le (vous vous régalerez) et décidez ensuite si les jeunes lecteurs et lectrices de votre entourage seraient à même de le comprendre et d’apprécier l’ironie si chère à Oscar Wilde.

Dans ce court roman, une riche famille américaine acquiert un manoir anglais hanté. Bien que prévenus qu’un spectre rôde depuis des siècles, le couple et ses 4 enfants n’y croient pas une seconde. Mais rira bien (d’un rire démoniaque) qui rira le dernier !

Tout le sel de cette histoire tient à l’humour et à l’inversion des rôles, le fantôme de Sir Simon se retrouvant quasiment persécuté par cette famille qui ne manque pas de sang-froid.

« À peine eut-il prononcé ces mots qu’un terrible éclair illumina la pièce sombre, qu’un effroyable coup de tonnerre les fit se lever d’un bond et Mrs Umney s’évanouit. « Quel climat épouvantable ! » dit l’ambassadeur américain avec calme en allumant un cigare. « J’ai l’impression que le vieux pays est tellement surpeuplé qu’il n’y a pas suffisamment de beau temps pour tout le monde. J’ai toujours pensé que l’émigration était la seule solution qui convienne à l’Angleterre. » »

Grâce à ce livre, j’ai également découvert le formidable projet des Éditions Lire c’est partir qui publient des livres et CD jeunesse vendus au prix unique de 0,80 € l’exemplaire, sans subvention et sans réaliser de bénéfice. Leurs livres ne sont pas vendus dans le commerce, ils sont diffusés directement auprès des enseignants, des enfants et de leurs parents, notamment via leur site Internet. Un regret cependant (c’est un euphémisme car un tel oubli est un sacrilège à mes yeux) : le traducteur ou la traductrice (qui a fait un excellent travail ici) n’est pas crédité(e) dans cette édition.

Pour la route, je ne résiste pas à la tentation de partager avec vous un autre petit extrait délicieusement british de ce Fantôme de Canterville !

« Les jumeaux , qui étaient descendus avec leurs sarbacanes, le prirent immédiatement pour cible avec cette précision de tir qui ne s’acquiert qu’après une pratique longue et scrupuleuse sur un professeur d’écriture, tandis que l’ambassadeur des États-Unis le menaçait de son revolver et lui demandait, selon les règles de l’étiquette californienne, de mettre les mains en l’air. »

PS : Une récente parution fait de nombreux clins d’œil au Fantôme de Canterville, devenu un véritable classique : découvrez L’esprit des cafés suspendus chez Náriël et Blandine. Et l’original fait partie des lectures d’enfance dont Audrey de Light and smell ne se lasse pas 👻 !

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Essais et autres livres Japon

The Dark Master – Kurô Tanino

Traduction du japonais par Miyako Slocombe – Éditions Espaces 34

Dans un quartier d’Osaka à l’abandon, un jeune voyageur désœuvré entre dans un restaurant vide. Malgré l’accueil glacial que lui réserve le patron alcoolisé, il finit par réussir à engager la conversation. Le patron lui propose alors un marché : contre le gîte et le couvert, il le formera en tant que cuisinier. Mais les conditions de cet accord sont étranges : le patron prévoit de se cacher et de guider son nouvel apprenti uniquement par vidéo et oreillette interposées.

Le jeune homme est plutôt satisfait puisqu’il s’est enfin trouvé un but dans la vie. Il prend progressivement confiance en lui et le restaurant commence à bien fonctionner. Mais le patron dicte ses paroles à son apprenti, lui impose le moindre de ses gestes et ses préférences, y compris les plus intimes. Bientôt, le jeune homme ne semble plus être qu’une marionnette au service de l’autre et le malaise s’installe …

La 4e de couverture parle d’une dénonciation de la cupidité et de la perte de culture nationale, ce qui est sans doute présent même si ce n’est pas ce que j’en retiendrai. Pour ma part, j’y ai avant tout vu une histoire d’emprise et de dévoiement de moyens technologiques (hypersurveillance). Sans être une experte de Faust, l’accord passé entre le patron et le jeune homme, qui devient son serviteur dévoué, n’est pas sans rappeler ce pacte avec le diable. Le titre de la pièce, The Dark Master, vient d’ailleurs accentuer cette impression.

L’omurice, ou omelette au riz, qui jouera un rôle au début de la pièce.

Voilà une pièce que j’aimerais beaucoup voir jouée pour découvrir l’interprétation qu’en ferait un metteur ou une metteuse en scène. Le texte alterne répliques cocasses, scènes de préparations culinaires appétissantes et situations dérangeantes. On peut donc imaginer une mise en scène qui irait plus vers le rire ou au contraire le tragique, vers le terre-à-terre ou le philosophique, ou encore qui serait sur le fil entre toutes ces visions du texte. Un texte qui ne laisse pas indifférent(e) et que je trouve très japonais précisément parce qu’il oscille si brillamment entre humour et malaise.

Un grand merci à Babélio et aux Éditions Espaces 34 pour m’avoir offert ce livre lors d’une récente Masse critique en échange d’un avis. J’ai été ravie de lire cette pièce et compte bien aller piocher prochainement dans le passionnant catalogue de cette maison d’édition spécialisée dans les œuvres théâtrales contemporaines et du 18e siècle.

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Allemagne Romans

Marzahn, mon amour – Katja Oskamp

Traduction de l’allemand par Valentin René-Jean – Éditions Zulma

Paru en 2021 en Allemagne, Marzahn, mon amour fait partie de la rentrée littéraire 2023 des éditions Zulma qui tapent une nouvelle fois dans le mille avec ce formidable petit livre.

Katja Oskamp est une autrice née en ex-Allemagne de l’Est. Au milieu de la quarantaine, cette période « où la rive que l’on a quittée n’est plus en vue et où la destination a tendance à se rapprocher bien trop vite » (citation libre car j’ai lu ce livre en VO et n’ai pas consulté sa traduction), elle constate qu’elle ne peut pas vivre de sa plume et décide d’exercer un tout autre métier.

Elle commence donc une formation où elle côtoie d’autres femmes elles aussi autour de la cinquantaine qui rencontrent des difficultés personnelles ou financières et entament une reconversion plus ou moins choisie. Katja Oskamp devient ainsi pédicure et c’est dans un salon de beauté du quartier berlinois de Marzahn qu’elle exerce, aux côtés d’une masseuse et d’une manucure. En plus d’un métier qui l’épanouit, elle trouve là une source d’inspiration pour d’émouvants portraits de gens simples, dignes, courageux ou exaspérants.

Le sous-titre allemand Histoires d’une pédicure, qui a disparu dans la version française, donne d’emblée le ton : Chaque chapitre nous présente un(e) autre client(e) dont Katja Oskamp ausculte et soigne les pieds, écoute les récits de vie, les récriminations, les confessions ou même les propositions indécentes. À Marzahn, les client(e)s du salon sont pour la plupart des personnages âgées qui vivent chichement dans les gigantesques immeubles en cages à lapin érigés dans les années 1980 par la RDA pour donner une image de modernité. On est loin du Berlin des clubs branchés qui attire la jeunesse.

Katja Oskamp lance ici un cri d’amour à ce quartier mal-aimé et à ses habitant(e)s. Elle nous livre un récit plein d’humanité et de tendresse. Difficile de rester insensible aux portraits du touchant M. Paulke, de Mme Noll (dont on aimerait pouvoir faire taire la fille une fois pour toutes !), de la fougueuse Mme Blumeier ou de Mme Bronkat, elle qui fut une « réfugiée de l’intérieur ». J’ai été très touchée par ces destins (pas si) banals qui nous font découvrir la vie au quotidien en ex-RDA et dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Et j’ai beaucoup souri aussi car Katja Oskamp a un indéniable sens de l’humour qu’elle sait parfaitement doser pour ne pas verser dans la sensiblerie. Autrement dit, c’est une lecture que je vous recommande chaudement !

PS : Le hasard a voulu que je chronique deux romans allemands en ce début septembre. Pas d’inquiétude : Je garde en réserve une ribambelle de titres pour le rendez-vous des Feuilles allemandes chez Eva & Patrice en novembre 😀