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Lectures audio

La maladie blanche – Karel Čapek

Un podcast de France culture

Il y a un peu moins d’un an, j’ai lu le billet très enthousiaste de Patrice consacré à La maladie blanche du Tchèque Karel Čapek. Ce titre était resté dans un coin de ma tête comme à lire impérativement. C’est finalement sous forme d’adaptation audio que j’ai découvert et énormément apprécié cette pièce.

Baptiste Guiton, l’adaptateur et réalisateur, a travaillé à partir de la traduction d’Alain van Crugten parue aux éditions du Sonneur. Comme toujours sur Radiofrance serais-je tentée de dire, les comédiens et comédiennes sont formidables, Hervé Pierre et Alain Fromager en tête. Ce dernier, qui incarne le professeur et conseiller d’État Sigélius, est d’une obséquiosité aussi drôlatique qu’effarante. Même en version audio, on le visualise parfaitement sautillant et frémissant lorsqu’il déclame au Maréchal son inénarrable éloge filant la métaphore médicale.

Cette pièce est d’une modernité étonnante et sa traduction n’y est sans doute pas étrangère. Naturellement, le mérite principal en revient cependant à l’immense talent et à la clairvoyance de son auteur. Dans un pays qui n’est jamais cité, nous assistons à l’arrivée d’une pandémie mortelle venue de Chine dont les victimes sont exclusivement les personnes de plus de 45-50 ans. Le monde entier est lancé dans une course à la découverte d’un remède, souvent pour la gloire que cela apporterait au pays qui en aurait la primeur. Le nationalisme et les régimes autoritaires sont en effet largement dénoncés par Karel Čapek.

L’éthique médicale est mise en balance avec les intérêts politiques et personnels des puissants, souvent âgés donc particulièrement menacés mais convaincus d’être inatteignables. Dans la population, certains voient dans cette pandémie une bénédiction qui leur permet de grimper les échelons dans la hiérarchie de leur entreprise grâce au décès de leurs collègues. Les jeunes ne sont pas rares non plus à se réjouir de pouvoir enfin trouver du travail, un logement …

Quant à la guerre utilisée comme moteur de l’unité nationale, voilà qui nous rappelle naturellement une actualité tragique qui semble devoir se répéter sans fin. Visionnaire, grinçante, cette pièce est ici adaptée avec brio. En créant une atmosphère aussi réaliste que tendue, la musique originale de Sébastien Quencez et les bruitages de Sophie Bissantz excellent à souligner la force du texte.

Cette remarquable adaptation en 4 épisodes de 25 minutes m’a permis de découvrir un texte frappant, à l’écriture ciselée, que je ne peux que vous recommander.

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Argentine BD et romans graphiques

Vies volées – Matz & Mayalen Goust

Buenos Aires – Place de Mai – Éditions Rue de Sèvres

Après Double fond, voici un deuxième titre en lien avec la dictature militaire qui a fait régner la terreur en Argentine de 1976 à 1983. Malgré sa courte durée, le bilan de ce régime est accablant : 15 000 personnes fusillées, 9 000 prisonniers et prisonnières politiques et 1,5 million d’exilé(e)s pour une population totale de 32 millions, sans oublier près de 30 000 disparu(e)s, les tristement célèbres desaparecidos (source : Wikipedia). Autre chiffre effrayant : au moins 500 bébés ont été volés à ces disparu(e)s et adoptés par des familles généralement proches des tenants du pouvoir. C’est l’histoire de ces enfants qu’évoque avec émotion et pudeur la BD Vies volées.

Nous sommes en 1998, à Buenos Aires. Mario est inquiet : la question des bébés volés très médiatisée depuis quelques temps lui fait prendre conscience du silence qui règne autour de sa naissance : ses parents évitent systématiquement le sujet, sa couleur de peau est différente de la leur, il n’y a pas de photo de sa mère enceinte… Après une rencontre avec les grands-mères de la place de Mai, il décide de passer un test ADN pour en avoir le cœur net. Son ami et colocataire Santiago ne comprend pas cette démarche mais l’accompagne à moitié par bravade amoureuse, à moitié pour soutenir son ami.

Des lectures de tout le continent sud-américain ou presque vous attendent chez Ingannmic.

J’ai été ravie de retrouver la talentueuse Mayalen Goust dont j’ai beaucoup aimé le travail pour la BD Au nom de Catherine, co-signée avec l’autrice Julia Billet. Ses dessins tout en délicatesse et en élégance transmettent merveilleusement l’émotion que suscitent les découvertes bouleversantes que vont faire Mario et Santiago. Il y a bien sûr l’ampleur de ce qui fut un « plan systématique » de vols de bébés, mais le scénariste, Matz, n’oublie pas le racisme, l’intolérance et des valeurs nauséabondes qui restent ancrées dans certaines familles toujours convaincues que ces vols ont eu lieu « pour le bien » de ces enfants.

Se savoir adopté(e) est souvent compliqué, alors découvrir que l’on est l’enfant d’une personne assassinée par la clique qui a orchestré votre adoption par ses proches partisans, je vous laisse imaginer les conséquences psychologiques que cela peut entraîner. Bouleversante, cette BD l’est sans aucun doute, mais elle est aussi pleine d’amour et d’espoir. Ses couleurs douces tranchent avec la dureté de ce qui se joue pour cette génération. Le ton du texte sait être grave comme léger, à l’image des illustrations. Le résultat est un magnifique album aussi émouvant que lumineux.

Image par David de Pixabay

Les « mères de la place de mai » qui réclamaient leurs enfants disparus sont devenues les « grand-mères », les Abuelas. Elles savent désormais leurs enfants perdus à jamais et espèrent juste retrouver leurs petits-enfants avant de s’éteindre. Grâce aux progrès scientifiques, ce sont désormais 131 de ces bébés devenus adultes qui ont retrouvé leur famille biologique (chiffre de 2022).

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Argentine Romans

Double fond – Elsa Osorio

Traduction de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry – Éditions Métailié

Le Mois latino bat son plein chez Ingannmic et j’avais envie d’un bon polar. Autant combiner les deux, me suis-je dit en mon for intérieur ;-D. J’ai donc fouiné chez Actudunoir, une valeur sûre pour trouver des romans policiers du monde entier. C’est un titre argentin, avec son intrigue entre Saint-Nazaire et Buenos Aires, qui a retenu mon attention.

L’enquête est menée essentiellement par Muriel, une jeune journaliste talentueuse mais reléguée à la rédaction de Saint-Nazaire parce qu’elle a fait des vagues. Avec l’aide de son ami Marcel et de la voisine de la victime, elle va chercher le lien entre celle-ci et les crimes commis en Argentine sous la dictature. La femme dont le corps a été retrouvé par un pêcheur s’est-elle suicidée ou a-t-elle été assassinée selon les méthodes des « vols de la mort » ? Et qui était-elle vraiment ?

J’ai tout de suite été passionnée par le contexte historique sur lequel revient Elsa Osorio grâce à ce roman. Muriel ne connaissant rien au sujet, elle étudie une foule de documents, rencontre des témoins, et nous (re)découvrons avec elle l’horreur de toute cette période en Argentine, la surveillance tentaculaire exercée à l’étranger également et l’impunité dans laquelle vivent toujours de nombreux tortionnaires. Cela fait froid dans le dos…

L’enquête à proprement parler alterne avec un récit au passé et la lettre qu’une mère adresse à son fils dont elle a été séparée à cause du contexte politique. Le roman est rythmé, ultra documenté et se lit à toute allure. En revanche, je n’ai pas été convaincue par l’écriture. Certaines coïncidences m’ont paru tirées par les cheveux et des éléments secondaires comme la relation entre Muriel et Marcel m’ont plus ennuyée qu’autre chose. Très concrètement aussi, l’autrice m’a parfois un peu embrouillée : elle a visiblement tenu à éviter les dialogues directs autant que possible, et pourquoi pas ? Problème : ce n’était pas particulièrement bien construit et je ne savais pas toujours qui parlait. J’ai dû relire certains passages pour m’y retrouver, ce qui a tendance à m’agacer quand je suis à fond dans le récit.

En résumé, Double fond est un polar efficace sur un sujet historique pas si lointain dont les conséquences continuent de secouer le pays (agiche* : ma prochaine chronique parlera justement de l’Argentine 20 ans après le « Mondial de la honte »). En dépit de mes réserves, je reviendrai peut-être vers Elsa Osorio, ce roman ayant malgré tout été très addictif. Fabienne a notamment apprécié Luz ou le temps sauvage qui pourrait me tenter.

*Une aguiche est la recommandation officielle pour traduire teaser. Je le découvre lors de la rédaction de ce billet. Le terme peut surprendre, mais il est parlant et a un côté rétro qui me plaît bien !

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États-unis Romans

La main gauche de la nuit – Ursula K. Le Guin

Traduction de l’anglais (États-Unis) par Jean Bailhache – Le Livre de poche

Figurez-vous que c’est grâce à Jane Austen si j’ai lu Ursula K. Le Guin. Le premier ou la première d’entre vous à deviner le lien entre la célèbre romancière britannique et l’ autrice de science-fiction américaine au nom breton remportera mon exemplaire personnel de La main gauche de la nuit ! À vos claviers pour tenter votre chance via les commentaires !

Ce roman paru en 1969 est le 8e tome du cycle intitulé Livre de Hain mais on peut tout à fait le lire indépendamment de la série (c’est ce que j’ai fait).

Un Envoyé d’une sorte d’alliance de planètes (l’Ekumen), vit depuis plusieurs mois sur la planète Nivôse-Géthen dont il veut convaincre les dirigeants de rejoindre l’Ekumen. Entre défiance envers cet étranger et rivalités entre les différents chefs d’État de cette planète au climat glacial, Genly Aï aura fort à faire pour obtenir gain de cause, mais aussi … pour survivre.

Quel plaisir de lecture ! Je ne m’attendais pas à un style aussi « littéraire » et c’était un vrai bonheur. D’ailleurs, le titre lui-même est déjà très poétique.

Dès la première page, l’autrice nous plonge directement dans l’action avant d’opérer quelques retours en arrière et de proposer différents points de vue pour construire un récit ample et extrêmement intelligent. Comme il se doit en science-fiction, tout un monde est créé, avec sa toponymie et ses langues inventées, mais tout est amené avec subtilité (c’est quelque chose que j’ai particulièrement apprécié : l’autrice ne nous prend jamais pour des imbéciles à qui il faudrait tout expliquer de A à Z et fait au contraire de nombreuses ellipses). Faite d’intrigues politiques, d’observations sociologiques et de réflexions philosophiques, l’histoire qui nous est racontée est aussi pleine de suspense, d’aventure et d’inventivité, avec une grande clairvoyance sur le genre humain.

Une idée de génie en particulier fait de ce roman un sujet d’études pour la littérature LGBTQ+ : Sur Géthen, les êtres humains sont hermaphrodites 3 semaines sur 4. La 4e semaine les voit évoluer sexuellement vers une forme féminine ou masculine, sachant qu’un même être peut adopter ces deux formes indifféremment au cours de sa vie. Un être humain peut donc devenir père ou mère et même être les deux ! Voilà qui donne bien sûr matière à réflexion : le Terrien se demande par exemple si les Géthéniens ne connaissent pas la guerre justement parce que leurs instincts sexuels sont en sommeil la plupart du temps tandis que les Géthéniens sont méfiants envers cet être qu’ils jugent pervers car soumis en permanence à des pulsions sexuelles. Sans parler des traits de caractère attribués à un genre : ils peuvent difficilement avoir cours quand tout le monde passe de l’un à l’autre. Les implications sont assez vertigineuses !

« Si quiconque, de 17 jusque vers 35 ans, peut toujours, suivant l’expression de Nim, « être cloué par une grossesse », il en résulte que personne ici ne peut être « cloué » aussi radicalement que les femmes ont des chances de l’être ailleurs – psychiquement ou physiquement. Servitude et privilège sont répartis assez équitablement ; chacun a le même risque à courir ou le même choix à faire. »

Cette question traverse le roman mais celui-ci est bien plus vaste et je ne voudrais pas trop en dévoiler. Sachez juste qu’Ursula K. Le Guin est une formidable conteuse. Son œuvre, par ses thèmes comme par son écriture merveilleusement évocatrice, devrait pouvoir réconcilier bien des sceptiques avec la science-fiction.

PS : Si vous voulez en savoir plus sur l’importance de ce roman, je vous conseille l’émission de France culture consacrée à La main gauche de la nuit dans la série Les romans qui ont changé le monde (l’une des intervenantes n’était autre que Catherine Dufour, l’autrice – entre autres – d’Arithmétique de la misère).

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Littérature jeunesse Suisse

Drôle d’histoire ces métiers – Markus Rottmann, illustré par Michael Meister

Traduction de l’allemand (Suisse) par Laurence Olivier – Éditions Helvetiq

Saviez-vous qu’au 18e siècle, des hommes étaient parfois payés pour se laisser pousser barbe, cheveux et ongles, faire semblant de vivre dans une grotte et errer dans les jardins paysagers d’élégants manoirs ? Autrement dit, il s’agissait de faux ermites censés apporter un peu de cachet aux pelouses de nobles anglais. On parlait alors d’« ermites d’ornement », un métier assez improbable…

Dans ce formidable album illustré, ce sont justement plus de 80 métiers, souvent insolites, qui nous sont racontés avec précision et humour. Enfants et adultes y apprendront forcément quelque chose, de l’origine du mot « souffre-douleurs » au rôle des pleureuses dans l’Angleterre d’aujourd’hui, en passant par la mission des renifleurs de café. L’auteur a eu la bonne idée de prendre le temps d’expliquer aux plus jeunes la notion de métier et ce qui distingue un métier d’un travail. D’ailleurs, tout le livre est construit de manière très pédagogique.

Nombre des métiers évoqués ont disparu depuis belle lurette, mais il y en a d’autres plus récents que je trouve malin d’avoir intégré dans cet ouvrage. Les présentations qui tiennent sur une à deux pages permettent de parler avec les enfants des conditions de travail qui ont bien changé depuis l’Antiquité et le Moyen Âge, des droits des femmes et des enfants, et de la technologie qui a évolué à vitesse grand V en quelques décennies. Un petit encart intitulé « Pourquoi ils ont disparu ? » nourrit d’ailleurs efficacement la réflexion et la discussion.

Ca fiche un coup de vieux, non ? 😀

On picore quelques pages à la fois et on s’extasie devant la poésie de certains métiers (ah, les commentateurs de films muets ou les lecteurs d’usine…) ou, au contraire, on fait « beurk » avec les enfants quand on voit ce que des hommes et des femmes ont eu à faire pour vivre (foulonniers et autres collecteurs de nuit). On s’étonne, on rit, on fait la grimace, et surtout on apprend beaucoup de choses en s’amusant !

Une découverte que je recommande chaudement aux petits (à partir de 8 ans environ) comme aux grands, amoureux d’histoire(s) … et de mots car de nombreuses expressions encore employées viennent de ces métiers disparus.

Mes échappées livresques vous le recommande aussi ;-D.

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BD et romans graphiques Porto Rico

Et l’île s’embrasa – John Vasquez Mejias

Traduction de l’anglais (États-Unis) par Julien Besse – Lettrage par Isabelle Le Roux - Éditions Ici-bas

Repéré chez Doudoumatous, Et l’île s’embrasa m’a permis de prolonger ma découverte de Porto Rico après la lecture il y a quelques mois de La maîtresse de Carlos Gardel (dont Ingannmic a prévu de parler aujourd’hui). Un lettrage frappant, des graphismes étonnants faits de gravures et un titre augurant d’événements dramatiques : cet album graphique atypique est un ouvrage passionnant sur le fond comme sur la forme.

John Vasquez Mejias revient ici sur « L’histoire méconnue d’une révolution à Porto Rico », un embrasement qui a secoué l’île en 1950 et qui visait à la libérer du joug américain. J’y ai par exemple appris que les Portoricains ont la citoyenneté américaine, ce qui a permis de les enrôler pour aller combattre en Europe ou en Corée notamment, ou encore que le président états-unien Harry Truman avait échappé à une tentative d’assassinat par des révolutionnaires portoricains en 1950.

J’y ai fait la connaissance d’hommes et de femmes aspirant à l’autodétermination et prêts à s’engager, hésitant entre la non-violence prônée par Gandhi ou des méthodes armées à la Michael Collins. Leaders politiques, simples citoyens et citoyennes, ils et elles ont espéré et se sont battus. Leur révolte fut durement réprimée avant d’être oubliée, y compris par le peuple portoricain.

Retrouvez des romans et autres lectures de tout le continent sud-américain chez Ingannmic pendant tout le mois de février. De quoi mettre un peu de soleil dans notre hiver !

Les gravures de John Vasquez Mejias sont denses, sombres et, en un mot, superbes. J’avoue que leur richesse m’a obligée à passer plus de temps sur chaque image que je ne le fais habituellement pour une BD. Mais si cet album me tentait autant, c’était justement pour sortir de mes sentiers battus et explorer un style graphique original. L’histoire peut sembler un peu complexe aussi et j’admets avoir été un peu perdue entre certains personnages par moments. Ceux-ci nous sont cependant présentés en détail à la fin du récit, avec un résumé de l’histoire de Porto Rico et une interview de l’auteur. J’ai d’abord regretté de ne pas avoir lu ces explications avant, mais finalement, je préfère cet ordre. J’ai pu me plonger pleinement dans le dessin avant d’approfondir le contenu. Puis j’ai fait une 2e lecture qui m’a donné d’autres perspectives.

Je suis en tout cas parfaitement d’accord avec Doudoumatous : Et l’île s’embrasa est un véritable objet d’art.

PS : Un référendum devait avoir lieu en novembre 2023 sur le statut de Porto Rico (indépendance vis-à-vis des USA ou non) mais je n’ai pu trouver aucune information sur son résultat ou sa tenue. Il faut croire qu’il a été reporté, ce qui doit en arranger certains…

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Colombie Romans

Le bruit des choses qui tombent – Juan Gabriel Vásquez

Traduction de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon – Éditions du Seuil

Antonio, la quarantaine, a été la victime collatérale d’un assassinat en pleine rue à la fin des années 1990. Quelques années plus tard, le souvenir de l’homme qu’il a vu mourir continue de hanter ce prof de droit qui peine à s’investir dans sa récente vie de famille. En repartant sur les traces de celui qu’il avait rencontré dans une salle de billard, Antonio espère surmonter son syndrome de stress post-traumatique. Il va remonter le fil de l’Histoire de son pays, depuis les glorieuses heures de l’indépendance jusqu’à la naissance des cartels.

« (…) tandis qu’ils flottaient au-dessus des montagnes à l’ouest de la ville et voyaient les lumières s’allumer, Elaine se surprit à souhaiter que le téléphérique n’arrive jamais en bas. Pour la première fois, elle songea qu’elle pourrait vivre dans un pays tel que celui-ci et que, sous bien des aspects, la Colombie en était encore à ses balbutiements et découvrait sa place dans le monde. Elle voulait prendre part à cette découverte. »

Ce roman est celui d’une génération traumatisée par la violence liée au narcotrafic. Ce qu’Antonio apprécie chez sa compagne Aura, c’est précisément qu’elle a vécu à l’étranger pendant près d’une vingtaine d’années et n’a pas grandi dans cette atmosphère de terreur. Mais c’est aussi, sans doute, ce qui les empêche de se comprendre. Avec Maya Fritts, la fille de l’homme assassiné, il partage au contraire les mêmes souvenirs de ces années-là : les assassinats politiques, la peur ou la visite en douce du zoo de Pablo Escobar (vous avez sûrement entendu parler de ses hippopotames qui ont proliféré et sont livrés à eux-mêmes depuis des décennies désormais).

Rendez-vous chez Ingannmic, sur le blog Book’ing, pour des lectures latinas (romans, BD, non-fictions, le programme est vaste !)

Juan Gabriel Vásquez a une plume limpide et son roman, remarquablement construit, est à la fois l’histoire d’une famille et de tout un pays. Avec une facilité déconcertante, il aborde ici une multitude de sujets : l’attitude de pays colonisé qu’a pu garder la Colombie, l’amour paternel, le deuil, la perte des idéaux, l’essor du trafic de drogue et ses conséquences sur la population… Le tout sans que l’on s’ennuie une seconde ou qu’on ait l’impression de lire un reportage. Le bruit des choses qui tombent est au contraire extrêmement romanesque et très sensible.

Un autre avis très positif est à lire chez Jostein.

PS : France culture a diffusé fin janvier une série de 4 émissions intitulée Amérique latine : les États face à la violence, l’un des épisodes étant consacré à la Colombie. De quoi approfondir ce sujet, toujours d’actualité.

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Romans

Bones Bay – Becky Manawatu

Traduction de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par David Fauquemberg – Au vent des îles

Dans une boîte à livres (dès que j’en vois une, je l’explore alors forcément, il y a quelques bonnes pioches dans le lot), j’ai déniché un roman qui m’a attirée parce que néo-zélandais. Pour moi, tous les prétextes sont bons pour choisir un livre 😜. Bones Bay présentait l’avantage d’avoir en plus une belle couverture, et le contenu a plus que tenu ses promesses. J’ai eu un vrai coup de cœur !

Nous sommes donc en Nouvelle-Zélande, à la campagne et en bord de mer, et l’on passe de l’Île du Nord à celle du Sud. Subtilement imprégnée de la langue et des traditions maories, l’histoire commence lorsque Taukiri (17 ans) dépose son petit frère Ārama (8 ans) chez leur tante, dans une ferme isolée, avant de prendre le ferry pour quitter l’île. Leurs parents viennent de mourir et Taukiri veut rompre avec le passé. Rongé par la culpabilité, il va vivoter entre travail dans une conserverie de poissons et musique jouée dans la rue. De son côté, Ārama apprend à connaître sa tante, gentille mais éteinte, et son oncle dont la présence menaçante vient encore accentuer la douleur de son deuil.



« Taukiri était vraiment un con de m’avoir abandonné. Il aurait dû savoir que j’allais pas être heureux avec Tante Kat et Oncle Stu. Si ç’avait été un bon endroit, il serait resté aussi, mais il était parti, il était parti avec sa guitare et quelque part dans une foutue ville, il jouait des chansons que je pouvais pas entendre. Personne jouait de chansons ici. Personne écoutait de la musique, personne racontait d’histoires. Ils ne se rendaient même pas compte que pas faire ces choses, ça faisait d’eux des mauvaises personnes. Le pire, c’est que je pensais pas que Tante Kat était une mauvaise personne, elle était juste le fantôme d’une personne et je savais pourquoi. Oncle Stu faisait douter les gens de leur propre existence, et à force de douter de son existence, on finissait par disparaître. »

Heureusement, il y a Beth, petite voisine dégourdie, et son père Tom Aiken, à la bienveillance salvatrice. Le point de vue des deux frères alterne et sera complété par l’histoire de Sav et Jade, puis de Toko. La temporalité est volontairement brouillée, ce qui ne pose pas de problème car chaque chapitre est addictif et l’autrice maîtrise parfaitement la construction chorale de son roman. Tous les fils qui en forment la trame se rejoindront en un final haletant et bouleversant.

Pour savoir ce que vient faire Django Unchained dans ce billet, lisez Bones Bay !

La violence et la mort sont omniprésentes, détruisant tout comme une malédiction qui se serait abattue sur cette famille. Par contraste, les moments de joie pure, tels que peut les ressentir un enfant, n’en sont que plus lumineux et poignants. Ārama et Beth forment un duo que l’on n’oublie pas, tout comme Jade et Kat, des femmes profondément meurtries qui gardent une impressionnante capacité d’aimer. Bones Bay est un magnifique roman sur l’amour familial et la résilience, éclairé par une plume poétique et magnétique.

Le charme a agi aussi sur Kathel et Mes échappées livresques. Un premier mais très grand roman à découvrir absolument.