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Repentirs – Chloë Ashby

Traduction de l’anglais par Anouk Neuhoff – La Table ronde

Pour le Mois anglais, c’est une très agréable et touchante lecture entre Londres et le Norfolk, recommandée par Eva, que je vous propose aujourd’hui.

Cathy est restauratrice-conservatrice de tableaux à la National Gallery de Londres (le job qui fait rêver !). Elle file le parfait amour avec Noah avec lequel elle est mariée depuis 10 ans (la veinarde : il lui masse les pieds après sa journée de travail, spontanément 😍, et il cuisine divinement). Dès leur rencontre, ils s’étaient entendus sur le fait qu’ils ne souhaitaient pas avoir d’enfants. Entre leur travail, leurs amis, la mère de Cathy et la joyeuse troupe de neveux et nièces de Noah, ils coulent depuis des jours heureux et forment un couple soudé et épanoui. Mais le vernis de cette vie sereine et bien remplie semble soudain se craqueler (ah ah, elle était facile, celle-là !).

Effet de l’horloge biologique ou de la pression sociale ? De la grossesse de sa meilleure amie qui fait remonter des souvenirs et des émotions inédites ? Toujours est-il que Cathy se sent perdue, seule avec ses questions, et que sa relation avec Noah en est totalement bouleversée.

Chloë Ashby fait preuve d’une grande subtilité en décryptant l’intimité d’un couple et les tourments d’une jeune femme « moderne » qui se demande s’il est normal que son travail occupe une telle place dans sa vie, si elle peut réellement s’accomplir sans devenir mère, tout en étant confrontée à un autre choc qu’elle n’avait pas vu venir : le roc qu’a toujours pour elle été sa mère est devenu très fragile.

L’écriture de Chloë Ashby est délicate et extrêmement sensorielle : j’ai eu l’impression de me promener sur la plage avec Cathy ou d’entendre le pinceau frôler le tableau qu’elle restaure. Le travail-passion de cette jeune femme révèle peu à peu une image que le peintre avait lui-même partiellement recouverte : c’est ce qu’on appelle un « repentir », d’où le très beau titre à double sens de cette traduction (le titre original étant Second self). Cette mise au jour accompagne Cathy dans sa recherche de son moi véritable, avec délicatesse et en restituant parfaitement les séismes intérieurs qui peuvent se produire dans une vie en apparence parfaite.

Un roman lumineux. Un beau portrait de femme. Et une autrice très prometteuse.

PS : L’histoire vraie du tableau du Hollandais Hendrick van Anthonissen que restaure Cathy est à retrouver ici avec des images avant/après restauration. Impressionnant !

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Deux nouvelles musicales – Kazuo Ishiguro

Traduction de l’anglais par Anne Rabinovitch – Folio

Kazuo Ishiguro étant un auteur cher à mon cœur et l’activité Sing me a song battant son plein chez Sunalee, je n’ai pas hésité longtemps avant d’acheter ce petit bouquin. Ces 2 nouvelles musicales, tirées d’un recueil en réunissant 5 au total, sont respectivement intitulées Crooner et Nocturne. Je pouvais difficilement être plus dans le thème ! Et bien que né au Japon, Kazuo Ishiguro est un écrivain britannique, ce qui me permet de participer au Mois anglais également.

Dans Crooner, le narrateur est un guitariste de rue qui navigue d’un groupe de musiciens à l’autre à Venise, essentiellement sur la place Saint-Marc. Au milieu des hordes de touristes, il reconnaît un jour un chanteur désormais oublié dont les disques ont bercé son enfance. Il l’aborde pour lui faire part de son admiration et se laisse embarquer (littéralement, car cela passera par une longue scène en gondole) dans une histoire singulière. Kazuo Ishiguro instille dans ce texte d’une cinquantaine de pages une tension qui fait craindre un drame à tout moment, avant de nous livrer une conclusion certes tragique, mais très différente de celle que j’avais pu imaginer.

Nocturne poursuit la réflexion sur le prix à payer pour connaître le succès dans le monde de la musique qui est déjà au cœur de Crooner, cette fois sous l’angle du rôle capital qu’y joue l’apparence physique. Le narrateur, un saxophoniste qui n’arrive pas à percer, est coincé pendant plusieurs semaines dans un hôtel presque désert qui sert de lieu de convalescence de luxe. Son confinement lui donne l’occasion de faire une rencontre inattendue avec une influenceuse et le loisir de réfléchir à ce qui l’a conduit ici. L’ambiance est ici aussi légèrement étrange, et j’ai parfois eu le sentiment d’évoluer dans un décor à la Mulholland drive (film de David Lynch qui m’avait captivée et un peu traumatisée 😆). Heureusement pour mes nerfs, quelques scènes rocambolesques font retomber la tension. Un passage m’a même furieusement rappelé un sketch de Mister Bean dans lequel celui-ci se débattait avec une dinde de Noël. Kazuo Ishiguro s’est donc visiblement bien amusé lorsqu’il a écrit cette nouvelle de près de 100 pages, ce qui ne l’empêche pas de poser des questions très pertinentes et dérangeantes auxquelles il se garde bien de donner des réponses.

En résumé : 2 très bonnes nouvelles d’un auteur qui sait se renouveler (ni anticipation, ni contexte historique ici) sans rien perdre de son style élégant et de sa capacité à créer des atmosphères énigmatiques.


Précision pour l’activité Sing me a song : Kazuo Ishigaro avait envisagé de devenir auteur-compositeur professionnel avant de renoncer et de se tourner vers le métier d’écrivain (ce qui lui a valu le titre de Lord et surtout le prix Nobel de littérature, donc il a a priori bien fait !). Il a néanmoins écrit pour Stacey Kent plusieurs chansons que le saxophoniste Jim Tomlinson a mises en musique, notamment The summer we crossed Europe in the rain, d’une grande douceur et d’une mélancolie que j’associe pleinement à cet auteur.

Un autre avis chez Alexandra.

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The murder of Mr Wickham – Claudia Gray

Éditions Vintage Books – Penguin Random House LLC

Ça ne saute peut-être pas aux yeux sur ce blog, mais je suis une authentique Austen-head, autrement dit une inconditionnelle de Jane Austen. J’ai bien entendu lu tous ses romans, même inachevés, vu la quasi totalité des adaptations cinéma et TV ainsi que plusieurs « produits dérivés » dont Lost in Austen (Orgueil et quiproquos en VF). Cette mini-série au décor kitsch digne des Doctor Who, qui a fait hurler les puristes, m’a d’ailleurs beaucoup amusée. Tout ça pour dire que quand Émilie d’À livre ouvert a présenté The murder of Mr Wickham, ma CB n’a fait qu’un tour 🤣. Et quel meilleur moment que Le Mois anglais de Lou et Titine pour vous en parler ?

Même si je suis la plupart du temps très bon public quand il s’agit de Jane Austen, j’étais un peu sur mes gardes. Comment l’autrice allait-elle réunir de manière crédible les personnages des différentes romans d’Austen, qui plus est autour d’une intrigue policière ? Le pari est tenu ici, et de haute main ! On retrouve avec un immense plaisir une grande partie des héroïnes et héros des romans austeniens, rassemblés pour ce qui s’annonçait comme un agréable séjour chez les Knightley. Cette house party tourne cependant au cauchemar dès le premier jour en raison de l’arrivée de Wickham, vil personnage que les fans d’Orgueil et préjugés connaissent bien, et qui ne va pas tarder à mourir. De nouveaux venus font leur apparition dans ce roman : le fils des Darcy, quasi phobique social, et la pétulante Juliet, fille de la follement imaginative Catherine Tilney, née Morland.

Pour mon plus grand plaisir, Claudia Gray a joué ici avec les traits de caractère bien connus des personnages austeniens tout en ajoutant de nombreuses touches de modernité bienvenues (sauf une, incongrue à mon goût mais dont je comprends la nécessité pour l’intrigue dramatique). J’ai retrouvé ce qui fait tout le charme des romans de Jane Austen : un romantisme toujours tempéré d’une délicate ironie, avec un féminisme sous-jacent qui ne se cache plus vraiment dans cette version moderne. Côté enquête, l’autrice mène habilement l’affaire, nous égarant de fausse piste en nouvelle révélation, jusqu’aux toutes dernières pages. Et bien sûr, les clins d’œil aux œuvres originales parsèment ce roman de cosy mystery historique. Claudia Gray allie parfaitement un incontestable respect pour la grande Jane et une légère irrévérence qui n’aurait pas manqué de la ravir.

Alors qu’aucune traduction n’est – hélas – encore en vue, je découvre que Claudia Gray a signé 2 autres tomes de ce qui est donc devenu une série : The Late Mrs. Willoughby et The Perils of Lady Catherine de Bourgh. De quoi alimenter encore mon Austen-mania 🤗…

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La partie de chasse – Isabel Colegate

Traduction de l’anglais par Élisabeth Janvier – Éditions 10/18

À mi-chemin entre la série Downton Abbey et La règle du jeu de Renoir, La partie de chasse est une sorte de huis clos avec scènes d’extérieur. Ca peut sembler paradoxal mais pas tant que ça puisque l’on reste dans les limites d’une – très vaste – propriété. Ici la question n’est pas tant le fameux whodunit (qui est le coupable ?) que : Qui sera la victime et par quel coup du sort sera-t-elle frappée ? Un scandale ? Un cinglant revers amoureux ? Un tir intentionnel ou accidentel ? Isabel Colegate s’amuse à nous faire envisager toutes les hypothèses jusqu’au dénouement de ce roman rythmé et so british.

Fin 1913, dans la campagne de l’Oxfordshire, Sir Randolph et sa femme, la frivole Minnie, accueillent une de leurs traditionnelles parties de chasse sur leur domaine de Nettleby. Trois générations de cette famille typique de l’aristocratie anglaise déclinante sont réunies. Parmi les nombreux invités : un « nouveau riche », un nobliau hongrois, des couples plus ou moins bien assortis, plus ou moins fidèles, et des voisins peu appréciés que les convenances exigent de convier. Des garde-chasses, quelques domestiques, un braconnier et un fervent défenseur du droit des animaux gravitent autour de ce microcosme mondain le temps d’une partie de chasse riche en tension dramatique.

#Lemoisanglais, c’est chez Lou et Titine !

Avec force dialogues, Isabel Colegate nous entraîne dans cette micro-société aux préoccupations essentiellement futiles et dont seuls certains membres sentent venir le vent du changement qui s’apprête à souffler sur la vieille Europe. C’est virevoltant, ironique, mais pas dénué de tendresse envers cette classe sociale à part qu’est la noblesse rurale.

Je me suis prise au jeu de ce roman divertissant, même si j’ai regretté une mise en place un peu trop agitée (ça se calme heureusement assez vite) et une galerie de personnages trop nombreux pour qu’ils soient tous intéressants. J’ai néanmoins tourné les pages avec avidité. Autrement dit, une lecture-bonbon sans doute pas impérissable, mais agréable.

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Flush – Virginia Woolf

Traduction de l’anglais par Catherine Bernard – Éditions Folio poche

Biographie fictive du chien d’une poétesse anglaise, Flush nous plonge dans les pensées et émotions d’un noble cocker qui, à l’instar de sa maîtresse, passa d’une vie de réclusion à d’exaltantes aventures.

J’ai d’abord cru que les personnages de cette biographie étaient imaginaires. Or, Miss Barrett et Flush ont bel et bien existé, comme le prouve le poème que la première a dédié à son cher et tendre animal de compagnie. Rien d’étonnant à ce que Virginia Woolf se soit intéressée à cette autrice : Après des années à se morfondre et à mener une vie de paralytique, Miss Barrett (qui devint Mrs Browning) a claqué la porte de l’étouffante maison familiale pour ne plus jamais y revenir, s’affranchissant ainsi de la tutelle de son père et de ses frères.

Grâce à sa fameuse technique du flux de conscience, Virginia Woolf nous montre le monde et ses habitants du point de vue de Flush. Né au grand air, ce chien de haute lignée est ensuite offert à Miss Barrett, qui vit au cœur de Londres où il assiste à des rituels apparemment immuables, puis à des changements d’abord subtils et enfin radicaux chez sa maîtresse. Woolf en profite pour se moquer de travers typiques de la haute bourgeoisie anglaise, dont son snobisme, et pour évoquer des réalités sociales que la bonne société préférait occulter.

« Pour autant qu’il pût en juger, c’étaient juste des chiens – des chiens gris, des chiens jaunes, des chiens tachetés, des chiens mouchetés ; mais il ne pouvait détecter un seul épagneul, colley, retriever ou mastiff parmi eux. Le Club canin n’avait-il donc pas compétence en Italie ? Le Club des épagneuls était-il donc inconnu ? N’existait-il pas de loi pour condamner la houppe, pour défendre l’oreille ourlée, protéger les pattes bordées de franges et insister à tout prix pour que le front soit bombé sans être bossu ? Apparemment pas. Flush se sentit tel un prince en exil. Il était le seul aristocrate parmi la canaille. »

Des phrases sublimes, une douce ironie, un regard aiguisé sur les humains et même sur un chien, leurs sentiments, leurs élans, leurs faiblesses… Virginia Woolf m’a charmée avec ce court roman qui est l’occasion d’une première participation au wonderful #Moisanglais 2024 organisé par Lou et Titine.

PS : Tout au long du mois de juin, vous pouvez retrouver des lectures, recettes, carnets de voyage, loisirs créatifs anglais sur une foule de sites recensés chez les organisatrices. Enjoy !

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Angleterre Égypte Romans

Sur le méridien de Greenwich – Shady Lewis

Traduction de l’arabe (Égypte) par Sophie Pommier et May Rossom – Actes Sud

S’il vit en Grande-Bretagne, Shady Lewis est né au Caire et c’est en arabe qu’il a écrit ce roman paru l’an dernier. C’est Ju lit les mots qui me l’a fait connaître grâce à son article sur les sélectionnés du Prix de la littérature arabe 2023, une mine d’idées pour qui s’intéresse à la fiction en provenance du monde arabe.

J’avais été alléchée par l’évocation d’un « roman décapant à l’humour très british » et (pour une fois ?) la 4e de couverture ne mentait pas. L’auteur manie avec une évidente jubilation une ironie et un sens de l’autodérision réjouissants qui nous amènent très vite à la fin du livre, même si celui-ci est par ailleurs assez décousu.

On sent une forte veine autobiographique dans les réflexions du narrateur égyptien qui vit à Londres, mais se languit du Caire.

« Il me semblait percevoir une pointe d’envie derrière les mots d’Ayman. J’ai fait semblant d’être d’accord. Cela n’avait aucun sens de me plaindre auprès de lui de ma vie ici. Il n’y avait aucun intérêt à lui dire que si je restais à Londres, c’était uniquement parce que je n’avais aucun autre endroit où fuir, ni aucune possibilité de revenir sur mes pas. »

Sa situation d’immigré arabe est encore compliquée par le fait qu’il soit chrétien, ce qui lui a valu des persécutions en Égypte et perturbe tous ses interlocuteurs en Angleterre.

« Mon voisin qui habite l’appartement en face par exemple persiste à m’adresser ses vœux pour le ramadan et les deux fêtes musulmanes chaque année, avec une exactitude impressionnante. Avant, je lui disais que je n’étais pas musulman et il me glissait tout bas : « Tu n’as pas à avoir honte ». (…) Les vrais musulmans ne m’ont jamais accueilli comme un des leurs : ils ont persisté à me considérer comme un imposteur (…) et un de mes adversaires est même parvenu à convaincre le restau de poulet frit proche de chez moi que vendre du poulet halal à un non-musulman était haram selon la charia. Ca m’a fait de la peine parce que leur poulet était très bon, croustillant à l’extérieur et fondant à l’intérieur pour un prix vraiment raisonnable. »

On le voit, Shady Lewis n’épargne personne, ni en Angleterre, ni en Égypte, et l’administration britannique en particulier en prend pour son grade. Le narrateur est en effet un travailleur social, chargé de gérer un parc de logements sociaux. L’auteur travaillant lui-même dans les services administratifs de Sa Majesté, il parle en connaissance de cause et le miroir qu’il nous tend est désespérant… Mais l’humour fait passer bien des choses !

« Les chefs de service de toutes les administrations du quartier ont eu une idée géniale pour faire face à la politique d’austérité : chaque fois qu’on baissait les budgets, il n’y avait qu’à augmenter le nombre de formulaires à traiter, de tableaux à remplir, de rapports à rendre, de réunions auxquelles il fallait assister. Nous n’avions plus beaucoup d’unités de logements sociaux de toute façon et les listes d’attente excèdent le million de demandes. La seule manière efficace de s’en sortir, c’est de multiplier les procédures et d’étaler la durée de traitement des dossiers sur plusieurs années. En attendant que le processus aboutisse, au moins les agents ont de quoi faire. »

Grâce à cette évocation détaillée de son travail par un agent social qui décrit aussi ses relations parfois étranges avec ses collègues et le fonctionnement des institutions d’aide sociale en Grande-Bretagne, je participe aujourd’hui aux lectures sur le monde ouvrier et les mondes du travail chez Ingannmic.

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Angleterre Romans Tanzanie

Près de la mer – Abdulrazak Gurnah

Traduction de l’anglais par Sylvette Gleize – Éditions Denoël

En 2021, le comité Nobel a décerné le prix Nobel de littérature à l’écrivain tanzanien Abdulrazak Gurnah, faisant de lui le 5e auteur du continent africain à devenir lauréat de cette prestigieuse distinction. Grâce à cette nouvelle visibilité internationale, plusieurs de ses romans qui ne l’étaient pas ont été traduits en français. À l’occasion du Mois africain, j’ai par exemple pu lire Près de la mer, paru en France 20 ans après sa publication au Royaume-Uni.

Ce roman entrecroise les souvenirs de deux hommes qui ont vécu dans la même ville, sur l’île de Zanzibar, et dont les destins sont en partie liés. Lorsqu’ils se revoient, plusieurs décennies se sont écoulées depuis leur dernière rencontre. L’un est déjà un vieil homme qui vient d’arriver en Angleterre en tant que réfugié. L’autre, sensiblement plus jeune, vit depuis longtemps à Londres où il est devenu un professeur de littérature reconnu.

L’évocation de leurs souvenirs, certains communs et d’autres personnels, permet à l’auteur de revenir sur l’histoire aussi riche que mouvementée de Zanzibar, depuis la période de la colonisation britannique jusqu’à la dictature qui a très vite suivi l’indépendance, sans oublier les influences du sultanat d’Oman ou du bloc soviétique. On découvre ainsi une île et un pays aux multiples facettes, livrés à la convoitise des uns et des autres.

En multipliant les temporalités et les perspectives sur de mêmes événements, en usant d’habiles suspenses et de savoureuses digressions, l’auteur capte notre attention tel une Shéhérazade moderne. J’ai cependant eu un peu de mal à entrer dans l’histoire avant que le style de l’auteur et les vies tragiques de ses protagonistes ne réussissent à éveiller et retenir mon intérêt. J’ai pu achever ma lecture sans difficulté, mais sans véritable engouement, sans doute parce que je ne me suis pas attachée aux deux personnages principaux. Je les ai plaints pour les drames qu’ils ont connus mais ils ont aussi leurs défauts, et surtout ils semblent englués dans le passé et emmurés dans leur solitude et leurs regrets. Si je peux comprendre leurs raisons, j’ai quand même eu parfois envie de les secouer un peu. J’admire d’ailleurs la patience de Rachel, la travailleuse sociale qui persiste à vouloir faire mettre le nez dehors à Saleh.

Même s’il ne manque pas de qualités, ce roman ne m’a donc pas totalement convaincue. Il dévoile néanmoins une très intéressante « vision de l’intérieur » de Zanzibar, de son histoire et de ses habitants. Et j’ai été sensible à la plume pleine de charme de l’auteur-conteur qu’est Abdulrazak Gurnah. Ses romans plus récents sont peut-être plus aboutis et je ferai donc éventuellement un nouvel essai pour le Mois africain 2024. Affaire à suivre ;-D.

PS : An, de Des livres dans la lune, l’a lu récemment elle aussi. Pour découvrir son avis, c’est ici. Natiora, elle, a récemment lu et aimé Paradis, du même auteur. Et pour (re)découvrir d’autres lauréat(e)s du prix Nobel de littérature, c’est aujourd’hui avec Les classiques, c’est fantastique sous la houlette de Fanny et Moka.

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Loin de la foule déchaînée – Thomas Hardy

Traduction de l’anglais et édition par Sophie Chiari – Éditions Le Livre de poche

C’est par un autre classique que je conclus ma participation au Mois anglais puisque j’ai décidé d’enfin lire un roman de Thomas Hardy. Et quelle belle surprise : je ne m’attendais pas à sourire autant en tournant les pages de ce grand classique, romanesque à souhait.

Car Thomas Hardy fait preuve d’une ironie mordante et les portraits qu’il dessine avec une délectation évidente sont souvent très drôles, tout comme les conversations entre journaliers (au pub en particulier, c’est à mourir de rire). Il se révèle également un observateur attentif et un admirateur presque lyrique de la nature et des saisons. Il donne envie de battre la campagne dans la région du Wessex, qu’il a pourtant inventée de toutes pièces.

Dans Loin de la foule déchaînée, Gabriel, qui a réussi à devenir son propre patron, tombe amoureux de la belle Bethsabée. Elle l’éconduit et quitte peu après la région. Quelques temps plus tard, brutalement réduit à redevenir simple berger, Gabriel finit par travailler pour elle qui vient d’hériter de la propriété d’un oncle. Par jeu et sans souci des conséquences, Bethsabée fait un jour en sorte d’attirer sur elle l’attention de son voisin, le taciturne fermier Boldwood, dont la passion devient vite dévorante. Mais voilà qu’intervient un troisième homme, le séduisant mais bien peu fiable sergent Troy… Gabriel, lui, s’est fait une raison, mais n’en est pas moins toujours amoureux de l’impétueuse Bethsabée. Comment tout cela finira-t-il ? Vous le saurez en lisant cet excellent roman (ou en regardant un des films qui en ont été tirés, si tant est qu’ils soient fidèles à l’œuvre originale).

La vision des femmes que livre ici Thomas Hardy n’est pas dénuée de stéréotypes, mais si Bethsabée est vaniteuse, elle a bon fond et son indépendance d’esprit n’est jamais présentée comme un défaut ( un très bon point pour lui !). Et l’auteur n’est pas plus tendre avec le tempérament de nombreux personnages masculins. Pour moi, il s’attache donc surtout à décrire des caractères humains dont les excès lui permettent de jalonner le roman de multiples rebondissements, quel que soit le sexe de la personne concernée. Le discours que tient Bethsabée lors de la demande en mariage de Gabriel est d’ailleurs très moderne et d’une franchise sans doute déconcertante pour l’époque :

Bethsabée se tourna vers lui d’un air décidé.
« Non, rien à faire, dit-elle. Je ne veux pas vous épouser.
– Essayez !
– J’ai fait un gros effort en y réfléchissant ; en un sens, un mariage, ce serait bien. Les gens parleraient de moi et penseraient que j’ai remporté la partie, et je pourrais me sentir victorieuse, et ainsi de suite. Mais un mari…
– Eh bien !
– Alors il serait toujours là, comme vous dites : chaque fois que je lèverais les yeux, il serait là.
– Bien sûr que oui. Moi en tous cas.
– Eh bien, ce que je veux dire, c’est que ça ne me gênerait pas d’être une jeune mariée à un mariage à condition que je ne doive pas prendre un mari, si la chose était possible. Mais, étant donné qu’une femme ne peut pas se présenter ainsi toute seule, je n’ai aucune intention de me marier, du moins pas pour l’instant. »

Ce premier roman de Thomas Hardy m’a beaucoup plu et j’ai très envie de voir à présent sa dernière adaptation au cinéma avec Carey Mulligan et Matthias Schoenhaerts, et pourquoi pas la plus ancienne avec Julie Christie (so seventies si j’en crois son affiche). Et bien sûr, il faudra que je me plonge dans d’autres romans de Thomas Hardy, même s’ils sont notoirement plus sombres, comme Tess d’Uberville et Jude l’Obscur.

Un grand merci aux organisatrices du #Moisanglais : j’ai découvert une foule de romans, essais, recettes, créations artistiques grâce aux contributions de la blogosphère anglophile et anglo-curieuse !

Les quelque 672 pages de ce roman (après avoir décompté la préface et les notes !) me permettent aussi de participer au challenge Pavé de l’été créé par Brize et repris cette année par Sibylline. Si vous avez vous aussi un livre de 550 pages minimum dans vos étagères et que vous réussissez à en venir à bout entre le 21 juin et le 23 septembre, n’hésitez pas à y participer !

Mise à jour : Ta d loi du cine, du blog de Da Sola, m’a très justement fait remarquer que l’épaisseur du roman me permettait de m’associer également au challenge Les Épais de l’été, réservé aux ouvrages de 600 pages minimum. Je ne sais pas si je réussirai à relever le défi une nouvelle fois cet été, mais j’ai théoriquement ce qu’il faut dans ma PAL…