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Ségou – Maryse Condé

Podcast France culture

À défaut de la lire, j’ai récemment découvert Maryse Condé grâce à une adaptation en podcast de son roman Ségou (plus précisément du premier tome de cette saga, intitulé Les murailles de la terre). Encore une belle création de France culture, réalisée ici par Tidiane Thiang.

Aïssa Maïga est l’excellente narratrice de cette fresque qui nous plonge dans l’histoire du Mali, et plus particulièrement de la ville de Ségou, qui fut la capitale de l’empire bambara. À travers le destin de la famille Traoré, Maryse Condé retrace l’histoire de l’esclavagisme, de la colonisation et de l’islamisation du pays, en créant des personnages très marquants et avec un sens de la tragédie qui n’est pas sans rappeler la Grèce antique. Les drames ne vont en effet pas manquer, pour les membres de la famille Traoré comme pour l’empire bambara et le Mali.

La vie ne sera pas un long fleuve tranquille pour les fils de Dousika Traoré et les femmes de la famille, qu’elles soient adulées ou méprisées par leur mari, connaîtront des sorts peu enviables (et c’est un euphémisme !). Ils et elles subiront le racisme interethnique et les préjugés religieux, l’esclavage, l’ostracisation, une mort violente… Si on en plaint certains – et surtout certaines -, tous ou presque ont une personnalité complexe qui évite tout cliché et toute facilité.

C’est notamment le cas de Tiekoro, au centre de cette adaptation. (Il semble que le roman suive tout autant ses frères alors que dans ce podcast, ils jouent un rôle secondaire.) Celui-ci rejette les croyances animistes en vigueur à Ségou et se tourne vers l’islam, au grand désarroi de son père. Il quitte Ségou pour suivre une formation coranique qui lui donne accès à la lecture et au savoir, mais l’expose aussi à des brimades et au mépris. À la fois immature et imbu de lui-même, buté et clairvoyant, Tiekoro est souvent agaçant (là encore, un euphémisme), mais sa sincérité le rend attachant malgré tout.

J’ai regretté que l’on en sache si peu sur ce qui arrive à son frère Naba qui passe par l’île de Gorée, puis par le Brésil. Mais bien sûr, pour faire tenir cette saga en 10 épisodes de moins de 30 minutes, il a fallu faire des choix. Cette réserve mise à part, tout m’a plu : les ambiances sont parfaitement recréées, le récit de ce délitement familial qui reflète sans aucun doute celui de l’Afrique de l’Ouest permet de sentir la beauté et la puissance d’évocation de l’écriture de Maryse Condé, la musique originale créée par Fatoumata Diawara est formidable et les comédiens tous excellents. Je recommande donc chaudement cette écoute !

PS : Les romans de Maryse Condé ont fait l’objet de nombreux billets sur d’autres blogs. Je vous invite à les découvrir en particulier chez Miriam, Claudialucia, Aifelle et Jenevelle.

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Près de la mer – Abdulrazak Gurnah

Traduction de l’anglais par Sylvette Gleize – Éditions Denoël

En 2021, le comité Nobel a décerné le prix Nobel de littérature à l’écrivain tanzanien Abdulrazak Gurnah, faisant de lui le 5e auteur du continent africain à devenir lauréat de cette prestigieuse distinction. Grâce à cette nouvelle visibilité internationale, plusieurs de ses romans qui ne l’étaient pas ont été traduits en français. À l’occasion du Mois africain, j’ai par exemple pu lire Près de la mer, paru en France 20 ans après sa publication au Royaume-Uni.

Ce roman entrecroise les souvenirs de deux hommes qui ont vécu dans la même ville, sur l’île de Zanzibar, et dont les destins sont en partie liés. Lorsqu’ils se revoient, plusieurs décennies se sont écoulées depuis leur dernière rencontre. L’un est déjà un vieil homme qui vient d’arriver en Angleterre en tant que réfugié. L’autre, sensiblement plus jeune, vit depuis longtemps à Londres où il est devenu un professeur de littérature reconnu.

L’évocation de leurs souvenirs, certains communs et d’autres personnels, permet à l’auteur de revenir sur l’histoire aussi riche que mouvementée de Zanzibar, depuis la période de la colonisation britannique jusqu’à la dictature qui a très vite suivi l’indépendance, sans oublier les influences du sultanat d’Oman ou du bloc soviétique. On découvre ainsi une île et un pays aux multiples facettes, livrés à la convoitise des uns et des autres.

En multipliant les temporalités et les perspectives sur de mêmes événements, en usant d’habiles suspenses et de savoureuses digressions, l’auteur capte notre attention tel une Shéhérazade moderne. J’ai cependant eu un peu de mal à entrer dans l’histoire avant que le style de l’auteur et les vies tragiques de ses protagonistes ne réussissent à éveiller et retenir mon intérêt. J’ai pu achever ma lecture sans difficulté, mais sans véritable engouement, sans doute parce que je ne me suis pas attachée aux deux personnages principaux. Je les ai plaints pour les drames qu’ils ont connus mais ils ont aussi leurs défauts, et surtout ils semblent englués dans le passé et emmurés dans leur solitude et leurs regrets. Si je peux comprendre leurs raisons, j’ai quand même eu parfois envie de les secouer un peu. J’admire d’ailleurs la patience de Rachel, la travailleuse sociale qui persiste à vouloir faire mettre le nez dehors à Saleh.

Même s’il ne manque pas de qualités, ce roman ne m’a donc pas totalement convaincue. Il dévoile néanmoins une très intéressante « vision de l’intérieur » de Zanzibar, de son histoire et de ses habitants. Et j’ai été sensible à la plume pleine de charme de l’auteur-conteur qu’est Abdulrazak Gurnah. Ses romans plus récents sont peut-être plus aboutis et je ferai donc éventuellement un nouvel essai pour le Mois africain 2024. Affaire à suivre ;-D.

PS : An, de Des livres dans la lune, l’a lu récemment elle aussi. Pour découvrir son avis, c’est ici. Natiora, elle, a récemment lu et aimé Paradis, du même auteur. Et pour (re)découvrir d’autres lauréat(e)s du prix Nobel de littérature, c’est aujourd’hui avec Les classiques, c’est fantastique sous la houlette de Fanny et Moka.