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Norvège Romans

Zona frigida – Anne B. Ragde

Traduction du norvégien par Hélène Hervieu et Eva Sauvegrain – Éditions Balland

Béa a décidé d’embarquer pour une croisière dans le Svalbard (nom norvégien de l’archipel du Spitzberg). Dès les premières pages du roman, on sait que l’on n’a pas affaire à une simple touriste en mal d’aventure. Elle a un objectif précis et sait déjà qu’il va lui falloir une bonne dose d’alcool pour tenir le coup pendant ce voyage qui s’annonce plus éprouvant que palpitant en ce qui la concerne.

Pas moyen de mettre la main sur la couverture de mon édition. Je mets donc celle du format poche.

C’est assez frénétiquement que j’ai tourné les pages de ce roman, impatiente de découvrir les motivations de Béa et son lourd secret. Et là, surprise : la révélation arrive bien avant la fin du roman. Il faut dire qu’un second mystère – qui n’a rien à voir avec le premier – lui succède presque aussitôt. C’est bien fichu, même si j’ai trouvé que cela faisait peut-être une grosse coïncidence pour une seule expédition. Je n’ai cependant pas boudé mon plaisir lors de cette lecture qui pourrait faire l’objet d’un très bon film à suspense dans des paysages à couper le souffle. J’avoue aussi que l’effet rafraîchissant de ce roman, lu en pleine canicule, était un plus très appréciable 😊.

Anne B. Ragde, autrice norvégienne à succès depuis la parution de sa Trilogie des Neshov), sait indéniablement camper ses personnages et elle aborde ici des sujets difficiles et complexes avec finesse. Elle décrit très bien la vie à bord de ce petit groupe de touristes privilégiés et de l’équipage qui forment inévitablement une véritable petite communauté avec ses bons et ses mauvais côtés. Il y a des escales édifiantes et parfois éprouvantes à Barentsburg, ville russe de l’archipel (encore une curiosité géopolitique), et à Longyearbyen (la plus grande ville de l’archipel), ou encore sur des îlots à la découverte de la flore et de la faune locales. Mais l’essentiel se passe à bord du bateau principal, l’Ewa, ou du Zodiac qui permet de rejoindre la côte. Et ce huis-clos maritime, propice à toutes sortes de rapprochements mais aussi de tensions, me permet de participer au Book trip en mer 2026 ainsi qu’au challenge autour des auteurs nordiques.

Merci à Alex, Manou et Cath L pour cette idée de lecture idéale pour les vacances !

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Angleterre Romans

Repentirs – Chloë Ashby

Traduction de l’anglais par Anouk Neuhoff – La Table ronde

Pour le Mois anglais, c’est une très agréable et touchante lecture entre Londres et le Norfolk, recommandée par Eva, que je vous propose aujourd’hui.

Cathy est restauratrice-conservatrice de tableaux à la National Gallery de Londres (le job qui fait rêver !). Elle file le parfait amour avec Noah avec lequel elle est mariée depuis 10 ans (la veinarde : il lui masse les pieds après sa journée de travail, spontanément 😍, et il cuisine divinement). Dès leur rencontre, ils s’étaient entendus sur le fait qu’ils ne souhaitaient pas avoir d’enfants. Entre leur travail, leurs amis, la mère de Cathy et la joyeuse troupe de neveux et nièces de Noah, ils coulent depuis des jours heureux et forment un couple soudé et épanoui. Mais le vernis de cette vie sereine et bien remplie semble soudain se craqueler (ah ah, elle était facile, celle-là !).

Effet de l’horloge biologique ou de la pression sociale ? De la grossesse de sa meilleure amie qui fait remonter des souvenirs et des émotions inédites ? Toujours est-il que Cathy se sent perdue, seule avec ses questions, et que sa relation avec Noah en est totalement bouleversée.

Chloë Ashby fait preuve d’une grande subtilité en décryptant l’intimité d’un couple et les tourments d’une jeune femme « moderne » qui se demande s’il est normal que son travail occupe une telle place dans sa vie, si elle peut réellement s’accomplir sans devenir mère, tout en étant confrontée à un autre choc qu’elle n’avait pas vu venir : le roc qu’a toujours pour elle été sa mère est devenu très fragile.

L’écriture de Chloë Ashby est délicate et extrêmement sensorielle : j’ai eu l’impression de me promener sur la plage avec Cathy ou d’entendre le pinceau frôler le tableau qu’elle restaure. Le travail-passion de cette jeune femme révèle peu à peu une image que le peintre avait lui-même partiellement recouverte : c’est ce qu’on appelle un « repentir », d’où le très beau titre à double sens de cette traduction (le titre original étant Second self). Cette mise au jour accompagne Cathy dans sa recherche de son moi véritable, avec délicatesse et en restituant parfaitement les séismes intérieurs qui peuvent se produire dans une vie en apparence parfaite.

Un roman lumineux. Un beau portrait de femme. Et une autrice très prometteuse.

PS : L’histoire vraie du tableau du Hollandais Hendrick van Anthonissen que restaure Cathy est à retrouver ici avec des images avant/après restauration. Impressionnant !

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Angleterre Romans

Deux nouvelles musicales – Kazuo Ishiguro

Traduction de l’anglais par Anne Rabinovitch – Folio

Kazuo Ishiguro étant un auteur cher à mon cœur et l’activité Sing me a song battant son plein chez Sunalee, je n’ai pas hésité longtemps avant d’acheter ce petit bouquin. Ces 2 nouvelles musicales, tirées d’un recueil en réunissant 5 au total, sont respectivement intitulées Crooner et Nocturne. Je pouvais difficilement être plus dans le thème ! Et bien que né au Japon, Kazuo Ishiguro est un écrivain britannique, ce qui me permet de participer au Mois anglais également.

Dans Crooner, le narrateur est un guitariste de rue qui navigue d’un groupe de musiciens à l’autre à Venise, essentiellement sur la place Saint-Marc. Au milieu des hordes de touristes, il reconnaît un jour un chanteur désormais oublié dont les disques ont bercé son enfance. Il l’aborde pour lui faire part de son admiration et se laisse embarquer (littéralement, car cela passera par une longue scène en gondole) dans une histoire singulière. Kazuo Ishiguro instille dans ce texte d’une cinquantaine de pages une tension qui fait craindre un drame à tout moment, avant de nous livrer une conclusion certes tragique, mais très différente de celle que j’avais pu imaginer.

Nocturne poursuit la réflexion sur le prix à payer pour connaître le succès dans le monde de la musique qui est déjà au cœur de Crooner, cette fois sous l’angle du rôle capital qu’y joue l’apparence physique. Le narrateur, un saxophoniste qui n’arrive pas à percer, est coincé pendant plusieurs semaines dans un hôtel presque désert qui sert de lieu de convalescence de luxe. Son confinement lui donne l’occasion de faire une rencontre inattendue avec une influenceuse et le loisir de réfléchir à ce qui l’a conduit ici. L’ambiance est ici aussi légèrement étrange, et j’ai parfois eu le sentiment d’évoluer dans un décor à la Mulholland drive (film de David Lynch qui m’avait captivée et un peu traumatisée 😆). Heureusement pour mes nerfs, quelques scènes rocambolesques font retomber la tension. Un passage m’a même furieusement rappelé un sketch de Mister Bean dans lequel celui-ci se débattait avec une dinde de Noël. Kazuo Ishiguro s’est donc visiblement bien amusé lorsqu’il a écrit cette nouvelle de près de 100 pages, ce qui ne l’empêche pas de poser des questions très pertinentes et dérangeantes auxquelles il se garde bien de donner des réponses.

En résumé : 2 très bonnes nouvelles d’un auteur qui sait se renouveler (ni anticipation, ni contexte historique ici) sans rien perdre de son style élégant et de sa capacité à créer des atmosphères énigmatiques.


Précision pour l’activité Sing me a song : Kazuo Ishigaro avait envisagé de devenir auteur-compositeur professionnel avant de renoncer et de se tourner vers le métier d’écrivain (ce qui lui a valu le titre de Lord et surtout le prix Nobel de littérature, donc il a a priori bien fait !). Il a néanmoins écrit pour Stacey Kent plusieurs chansons que le saxophoniste Jim Tomlinson a mises en musique, notamment The summer we crossed Europe in the rain, d’une grande douceur et d’une mélancolie que j’associe pleinement à cet auteur.

Un autre avis chez Alexandra.

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Romans

Pause

Je vais être très occupée pendant les prochaines semaines et je dois donc mettre mes activités de blogueuse en pause. Je serai de retour mi-juin, à temps pour les Pavés, les Épais et autres réjouissances ! D’ici là, je vous souhaite, entre autres, de belles lectures.

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Inde Romans

Dans la chambre obscure – R.K. Narayan

Traduction de l’anglais (Inde) par Anne-Cécile Padoux – Éditions 10/18

Tout arrive ! Ce blog fait aujourd’hui sa première incursion en terre indienne !

Je ne savais pas à quoi m’attendre avec ce roman déjà ancien (il a paru en 1938). Serait-il poussiéreux voire écrit dans une langue ampoulée, ou encore truffé de références qui m’échapperaient au vu de ma faible connaissance de l’Inde ? Eh bien, rien de tout ça ! Le style est simple, direct, très dialogué et emploie la technique du « flux de conscience » pour les personnages centraux de Savitri et Ramani, un couple plus nuancé qu’on ne pourrait s’y attendre. Ramani a été très amoureux de sa femme et on comprend qu’il est plus ouvert que beaucoup d’hommes de son époque, mais toute la maisonnée doit sans cesse se plier à ses humeurs et ses lubies du jour et supporter ses critiques (un véritable petit tyran). Savitri est, elle, coincée dans sa vie de femme au foyer sans éducation – et bien sûr sans travail – dont la vie tourne exclusivement autour de ses enfants et de son mari. Même si elle a tendance à passer ses nerfs sur ses deux domestiques, on la plaint donc sincèrement et on se réjouit quand elle finit par se rebeller. Car un jour, Ramani se met à rentrer de plus en plus tard du bureau et des rumeurs circulent sur ses relations avec la femme qu’il a engagée dans son entreprise…

Mais que peut faire une femme dans la situation de Savitri ?

Dans la chambre obscure est un roman court (175 pages dans mon édition) dont on peine à croire qu’il a été écrit il y a presque un siècle par un homme, tant son fond et sa forme sont modernes. Si certaines scènes sont racontées sur un mode burlesque, bien d’autres sont poignantes et c’est surtout un sentiment de tristesse et de révolte que j’ai ressenti pendant ma lecture. Un classique à (re)découvrir.

L’avis de Claudialucia qui a aimé elle aussi : https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2014/11/rk-narayan-dans-la-chambre-obscure.html

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Japon Romans

Le nouveau – Keigo Higashino

Traduction du japonais par Sophie Refle – Babel noir

Un petit tour en librairie pour y dénicher un cadeau a occasionné un petit craquage perso avec, entre autres, l’achat de ce roman de Keigo Higashino recommandé par Fanja et Dasola.

Une quadragénaire récemment installée dans le quartier de Nihonbashi, l’un des plus traditionnels de Tokyo, a été étranglée dans son appartement. L’inspecteur adjoint Kaga, du commissariat local, mène l’enquête en véritable limier qui fait marcher ses « cellules grises », avec humilité et une grande empathie (là s’arrête donc la comparaison avec Hercule Poirot 😂).

Ce roman a une originalité principale : Nous ne connaissons l’enquêteur et son travail qu’à travers le regard des personnes qu’il rencontre et interroge. Comme celles-ci, j’étais donc curieuse de savoir ce que cachaient ses questions et de quelle manière il parviendrait à résoudre ce crime à partir de détails qui semblent pour le moins insignifiants. En réalité, ces détails vont bel et bien finir par conduire au coupable, mais aussi à apaiser la peine des proches de la victime. Car pour Kaga, le travail des enquêteurs ne se limite pas à mettre un meurtrier derrière les barreaux, il s’agit aussi de venir en aide à ceux qui sont touchés par ce crime de près ou de loin.

Le quartier de Nihonbashi regorge de petites commerces devenus rares : horlogerie, pâtisserie spécialisée dans les gaufres, boutique de céramique ou de jeux traditionnels… On sent que Keigo Higashino est sensible à l’atmosphère du quartier et à la passion de ces commerçants pour leur métier. Il leur rend un bel hommage et nous parle aussi du Japon d’aujourd’hui dans lequel les relations de couple ou entre parents et enfants sont plombées par des non-dits et des schémas conservateurs.

De cet auteur, j’ai déjà beaucoup aimé Le cygne et la chauve-souris, dont je vous avais parlé ici, ainsi que Le dévouement du suspect X (pas chroniqué). Pas de violence, une intrigue finement menée, des portraits psychologiques très intéressants et une découverte « de l’intérieur » de la société japonaise, sans oublier une indéniable gourmandise (tournée vers le sucré dans cet opus), c’est le cocktail parfait pour moi !

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Autriche Romans

La mélodie de Vienne – Ernst Lothar

Ce petit pavé m’a permis de découvrir Ernst Lothar, écrivain viennois contemporain de Stefan Zweig et Arthur Schnitzler, entre autres. Il aurait pu s’intituler « Une maison viennoise » tant la villa qui abrite (enferme ?) la famille Alt est le fil conducteur de ce roman qui se déroule de 1888 à 1938.

Personnellement, je trouve cette couverture très « nunuche », ce que n’est pas du tout le roman.

« L’Autriche est une communauté obligée, ça ne t’avait jamais frappé ? Une cohabitation d’éléments disparates ! Les Tchèques détestent les Allemands, les Polonais les Tchèques, les Italiens les Allemands, les Slovènes les Slovaques, les Ruthènes les Slovènes, les Serbes les Italiens, les Roumains les Ruthènes. Et les Hongrois tout ce qui n’est pas eux – extra Hungariam non est vita et si est vita, non est ita ! Ce que tu as concocté dans ce devoir de baccalauréat dont tu es si fier est complètement absurde ! Qu’est-ce que ça veut dire finalement « l’Autrichien » ? Ça n’existe pas ! C’est une appellation inventée par les Habsbourg pour justifier leur pouvoir ! »

La famille Alt possède une manufacture de piano auréolée de gloire grâce à Mozart, ce qui me permet de participer avec cette lecture à l’activité Sing me a song proposée par Sunalee. Le théâtre, la musique et les bals sont présents également puisque nous sommes à Vienne à l’apogée de son rayonnement artistique. La peinture est elle aussi au programme, avec une scène assez hilarante dans laquelle apparaît un, hélas bien trop connu, petit moustachu hargneux dépourvu de talent qui se verra refuser l’entrée à l’École des Beaux-Arts.


Mais tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes malgré ce bouillonnement artistique. La révolte gronde dans les vastes contrées de l’Empire et, bientôt, dans toute l’Europe. Le prince héritier se suicide et son père reste sur le trône tel une poupée de cire figée dans un autre siècle. Et quelques décennies plus tard, ce sera l’Anschluss et la fin d’une époque.

Une belle écriture, vive et moderne et un contexte passionnant rendent ce roman très intéressant. Pourtant, je suis restée sur ma faim. Je pense que trop de références m’ont échappé : l’auteur part du principe que nous connaissons tout ce petit monde, et ni le traducteur ni l’éditeur n’ont jugé nécessaire de donner quelques précisions chronologiques ou dynastiques. Résultat : j’ai parfois été frustrée de ne pas tout saisir du contexte politique et me suis ennuyée lors de certains passages. Par ailleurs, j’ai eu du mal à comprendre les personnages principaux et ne me suis attachée à aucun d’eux, ce qui est un peu gênant pour moi dans une saga familiale, même si elle est surtout une métaphore de « la chute de la Maison Autriche » bien plus que l’évocation d’une famille de chair et de sang. Mais cela a eu pour effet de manquer un peu de corps pour moi.

Anniemots a été emballée pour sa part et je vous invite donc à découvrir son avis qui m’avait poussée à noter ce livre aussitôt.

Pour accompagner ce billet et parce que Mahler apparaît dans le roman (quelques personnages assistent à un concert dirigé par le compositeur himself ), j’ai choisi sa symphonie no 2, que je trouve bien dans l’esprit du roman, oscillant entre grandiloquence et intériorité.

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Argentine

Sept maisons vides – Samantha Schweblin

Traduction de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon – Éditions Grasset

Auréolé du National Book Award du meilleur livre étranger 2022, ce livre a attiré mon regard en bibliothèque grâce à sa couverture d’un rose pimpant. Son petit nombre de pages (174) m’a ensuite convaincue de l’emprunter : encore une bonne occasion de participer aux Gravillons de Sibylline.

Alors, qu’a donné cette pêche au hasard des rayonnages ? Ma foi, j’ai fait là une lecture originale et intrigante. Car dans ce recueil de nouvelles « domestiques » venues d’Argentine, la folie ne semble jamais loin. Et l’autrice nous ménage de petites surprises et des chutes fort habiles.

Pas de réalisme magique, d’incursion fantastique ou autre approche littéraire « sud-américaine » : c’est avec une écriture vive et d’un naturel trompeur que Samantha Schweblin distille un malaise plus ou moins léger autour des personnages et des maisons au centre de ses nouvelles. De longueur variables (de 6 à 80 pages), ces textes laissent une impression trouble, parfois dérangeante, et toujours intéressante.

Plusieurs protagonistes ont de toute évidence un grain, ce qui est évidemment propice à des situations assez improbables, mais aussi (très) tendues. On rencontre ainsi une femme qui s’introduit dans des maisons et jardins pour y déplacer des objets, des grands-parents qui aiment se promener nus dans leur jardin (et ça ne plaît pas à tout le monde), une vieille dame souffreteuse que la démence rend paranoïaque… De quoi méditer sur la normalité apparente dans nos sociétés policées.