Je vais être très occupée pendant les prochaines semaines et je dois donc mettre mes activités de blogueuse en pause. Je serai de retour mi-juin, à temps pour les Pavés, les Épais et autres réjouissances ! D’ici là, je vous souhaite, entre autres, de belles lectures.
Traduction de l’anglais (Inde) par Anne-Cécile Padoux – Éditions 10/18
Tout arrive ! Ce blog fait aujourd’hui sa première incursion en terre indienne !
Je ne savais pas à quoi m’attendre avec ce roman déjà ancien (il a paru en 1938). Serait-il poussiéreux voire écrit dans une langue ampoulée, ou encore truffé de références qui m’échapperaient au vu de ma faible connaissance de l’Inde ? Eh bien, rien de tout ça ! Le style est simple, direct, très dialogué et emploie la technique du « flux de conscience » pour les personnages centraux de Savitri et Ramani, un couple plus nuancé qu’on ne pourrait s’y attendre. Ramani a été très amoureux de sa femme et on comprend qu’il est plus ouvert que beaucoup d’hommes de son époque, mais toute la maisonnée doit sans cesse se plier à ses humeurs et ses lubies du jour et supporter ses critiques (un véritable petit tyran). Savitri est, elle, coincée dans sa vie de femme au foyer sans éducation – et bien sûr sans travail – dont la vie tourne exclusivement autour de ses enfants et de son mari. Même si elle a tendance à passer ses nerfs sur ses deux domestiques, on la plaint donc sincèrement et on se réjouit quand elle finit par se rebeller. Car un jour, Ramani se met à rentrer de plus en plus tard du bureau et des rumeurs circulent sur ses relations avec la femme qu’il a engagée dans son entreprise…
Mais que peut faire une femme dans la situation de Savitri ?
Dans la chambre obscure est un roman court (175 pages dans mon édition) dont on peine à croire qu’il a été écrit il y a presque un siècle par un homme, tant son fond et sa forme sont modernes. Si certaines scènes sont racontées sur un mode burlesque, bien d’autres sont poignantes et c’est surtout un sentiment de tristesse et de révolte que j’ai ressenti pendant ma lecture. Un classique à (re)découvrir.
Traduction du japonais par Sophie Refle – Babel noir
Un petit tour en librairie pour y dénicher un cadeau a occasionné un petit craquage perso avec, entre autres, l’achat de ce roman de Keigo Higashino recommandé par Fanja et Dasola.
Une quadragénaire récemment installée dans le quartier de Nihonbashi, l’un des plus traditionnels de Tokyo, a été étranglée dans son appartement. L’inspecteur adjoint Kaga, du commissariat local, mène l’enquête en véritable limier qui fait marcher ses « cellules grises », avec humilité et une grande empathie (là s’arrête donc la comparaison avec Hercule Poirot 😂).
Ce roman a une originalité principale : Nous ne connaissons l’enquêteur et son travail qu’à travers le regard des personnes qu’il rencontre et interroge. Comme celles-ci, j’étais donc curieuse de savoir ce que cachaient ses questions et de quelle manière il parviendrait à résoudre ce crime à partir de détails qui semblent pour le moins insignifiants. En réalité, ces détails vont bel et bien finir par conduire au coupable, mais aussi à apaiser la peine des proches de la victime. Car pour Kaga, le travail des enquêteurs ne se limite pas à mettre un meurtrier derrière les barreaux, il s’agit aussi de venir en aide à ceux qui sont touchés par ce crime de près ou de loin.
Le quartier de Nihonbashi regorge de petites commerces devenus rares : horlogerie, pâtisserie spécialisée dans les gaufres, boutique de céramique ou de jeux traditionnels… On sent que Keigo Higashino est sensible à l’atmosphère du quartier et à la passion de ces commerçants pour leur métier. Il leur rend un bel hommage et nous parle aussi du Japon d’aujourd’hui dans lequel les relations de couple ou entre parents et enfants sont plombées par des non-dits et des schémas conservateurs.
De cet auteur, j’ai déjà beaucoup aimé Le cygne et la chauve-souris, dont je vous avais parlé ici, ainsi que Le dévouement du suspect X (pas chroniqué). Pas de violence, une intrigue finement menée, des portraits psychologiques très intéressants et une découverte « de l’intérieur » de la société japonaise, sans oublier une indéniable gourmandise (tournée vers le sucré dans cet opus), c’est le cocktail parfait pour moi !
Ce petit pavé m’a permis de découvrir Ernst Lothar, écrivain viennois contemporain de Stefan Zweig et Arthur Schnitzler, entre autres. Il aurait pu s’intituler « Une maison viennoise » tant la villa qui abrite (enferme ?) la famille Alt est le fil conducteur de ce roman qui se déroule de 1888 à 1938.
Personnellement, je trouve cette couverture très « nunuche », ce que n’est pas du tout le roman.
« L’Autriche est une communauté obligée, ça ne t’avait jamais frappé ? Une cohabitation d’éléments disparates ! Les Tchèques détestent les Allemands, les Polonais les Tchèques, les Italiens les Allemands, les Slovènes les Slovaques, les Ruthènes les Slovènes, les Serbes les Italiens, les Roumains les Ruthènes. Et les Hongrois tout ce qui n’est pas eux – extra Hungariam non est vita et si est vita, non est ita ! Ce que tu as concocté dans ce devoir de baccalauréat dont tu es si fier est complètement absurde ! Qu’est-ce que ça veut dire finalement « l’Autrichien » ? Ça n’existe pas ! C’est une appellation inventée par les Habsbourg pour justifier leur pouvoir ! »
La famille Alt possède une manufacture de piano auréolée de gloire grâce à Mozart, ce qui me permet de participer avec cette lecture à l’activité Sing me a song proposée par Sunalee. Le théâtre, la musique et les bals sont présents également puisque nous sommes à Vienne à l’apogée de son rayonnement artistique. La peinture est elle aussi au programme, avec une scène assez hilarante dans laquelle apparaît un, hélas bien trop connu, petit moustachu hargneux dépourvu de talent qui se verra refuser l’entrée à l’École des Beaux-Arts.
Mais tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes malgré ce bouillonnement artistique. La révolte gronde dans les vastes contrées de l’Empire et, bientôt, dans toute l’Europe. Le prince héritier se suicide et son père reste sur le trône tel une poupée de cire figée dans un autre siècle. Et quelques décennies plus tard, ce sera l’Anschluss et la fin d’une époque.
Une belle écriture, vive et moderne et un contexte passionnant rendent ce roman très intéressant. Pourtant, je suis restée sur ma faim. Je pense que trop de références m’ont échappé : l’auteur part du principe que nous connaissons tout ce petit monde, et ni le traducteur ni l’éditeur n’ont jugé nécessaire de donner quelques précisions chronologiques ou dynastiques. Résultat : j’ai parfois été frustrée de ne pas tout saisir du contexte politique et me suis ennuyée lors de certains passages. Par ailleurs, j’ai eu du mal à comprendre les personnages principaux et ne me suis attachée à aucun d’eux, ce qui est un peu gênant pour moi dans une saga familiale, même si elle est surtout une métaphore de « la chute de la Maison Autriche » bien plus que l’évocation d’une famille de chair et de sang. Mais cela a eu pour effet de manquer un peu de corps pour moi.
Anniemots a été emballée pour sa part et je vous invite donc à découvrir son avis qui m’avait poussée à noter ce livre aussitôt.
Pour accompagner ce billet et parce que Mahler apparaît dans le roman (quelques personnages assistent à un concert dirigé par le compositeur himself ), j’ai choisi sa symphonie no 2, que je trouve bien dans l’esprit du roman, oscillant entre grandiloquence et intériorité.
Traduction de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon – Éditions Grasset
Auréolé du National Book Award du meilleur livre étranger 2022, ce livre a attiré mon regard en bibliothèque grâce à sa couverture d’un rose pimpant. Son petit nombre de pages (174) m’a ensuite convaincue de l’emprunter : encore une bonne occasion de participer aux Gravillons de Sibylline.
Alors, qu’a donné cette pêche au hasard des rayonnages ? Ma foi, j’ai fait là une lecture originale et intrigante. Car dans ce recueil de nouvelles « domestiques » venues d’Argentine, la folie ne semble jamais loin. Et l’autrice nous ménage de petites surprises et des chutes fort habiles.
Pas de réalisme magique, d’incursion fantastique ou autre approche littéraire « sud-américaine » : c’est avec une écriture vive et d’un naturel trompeur que Samantha Schweblin distille un malaise plus ou moins léger autour des personnages et des maisons au centre de ses nouvelles. De longueur variables (de 6 à 80 pages), ces textes laissent une impression trouble, parfois dérangeante, et toujours intéressante.
Plusieurs protagonistes ont de toute évidence un grain, ce qui est évidemment propice à des situations assez improbables, mais aussi (très) tendues. On rencontre ainsi une femme qui s’introduit dans des maisons et jardins pour y déplacer des objets, des grands-parents qui aiment se promener nus dans leur jardin (et ça ne plaît pas à tout le monde), une vieille dame souffreteuse que la démence rend paranoïaque… De quoi méditer sur la normalité apparente dans nos sociétés policées.
Noté sur les conseils de Fabienne, Le désert ou la mer est un roman noir mettant en scène un policier intègre qui enquête sur la mort d’Africains littéralement échoués sur les côtes oranaises. Car lorsque les routes habituelles de l’immigration sont perturbées par des guerres civiles, les migrant désespérés sont prêts à tenter la traversée vers l’Europe depuis l’Algérie, pour le plus grand bonheur des trafiquants locaux.
Commençons par les points forts : Le personnage de Kémal Fadil m’a plu. Élevé par une mère peu conventionnelle, honnête (une vraie qualité quand on travaille dans un système aussi corrompu) et sachant s’entourer de collègues-amis hauts en couleur, il est tenace, sensible et intelligent, sans en faire trop. Le décor est très bien planté, c’est réaliste et évocateur. Oran dévoile son histoire et ses multiples facettes d’aujourd’hui. Le parcours des migrants depuis le Niger est visiblement très documenté. Le lien entre ce trafic d’êtres humains et une autre filière mafieuse m’a par ailleurs semblé une excellente idée.
Pourtant, j’ai bien failli arrêter ma lecture à plusieurs reprises, surtout dans le premier tiers. Premier point : je commence à me lasser des romans policiers construits avec un chapitre dans le présent, un chapitre dans le passé, surtout quand la période la moins traitée est celle de l’enquête. Deuxième point, beaucoup plus gênant : Les invraisemblances se multiplient à Niamey, avec les « décisions » prises par le personnage d’Ali, les dernières paroles de celle qu’il aime en secret, etc. Tout ça m’a paru très maladroit, voire risible.
J’ai tenu bon parce que le sujet me semblait le mériter et parce que le roman retrouve ensuite une certaine crédibilité, mais il y a – en plusieurs endroits du récit – d’autres passages incongrus, avec des sous-intrigues bizarres dont je n’ai pas compris l’intérêt. À mon avis, elles compliquent inutilement la lecture. Et puis que dire de ce coup de foudre pour une jeune femme entr’aperçue alors qu’elle est dans un état absolument piteux, et surtout qui est encore très, très jeune par rapport à celui qui la convoite. Je ne parlerai même pas du fait qu’il n’hésite pas à lui octroyer un traitement de faveur simplement parce qu’elle lui a tapé dans l’œil …
Des polars à foison et de tous horizons sont lus cet hiver dans le cadre de l’Hiver polar chez Je lis, je blogue.
Bref, le thème est intéressant, l’enquêteur est (aurait pu être ?) un personnage prometteur et l’auteur sait créer des ambiances. Malheureusement, à vouloir traiter trop de sujets et de personnages, il se disperse, tombe parfois dans les clichés et perd en crédibilité.
Le désert et la mer se passe bien après la Décennie noire, mais il en est largement question et cela m’a rappelé un polar algérien d’un tout autre calibre sur cette période : Morituri, de Yasmina Khadra. Si vous ne devez en lire qu’un, optez sans hésiter pour cette enquête du commissaire Llob plutôt que Le désert ou la mer, honnête mais qui n’ose pas aller jusqu’au bout de la noirceur que son sujet réclame.
Sharon, Belette 2911 et Fabienne sont d’un tout autre avis que moi 😁 : les goût et les couleurs, tout ça, tout ça !
Entre deux polars, je m’attendais à ce qu’il m’offre une grande bouffée d’air frais et un dépaysement bienvenu. Alors, certes, on est sous une yourte mongole, mais l’histoire qui nous est racontée est en quelque sorte « #metoo dans la steppe » (et avant l’heure puisque le roman a paru pour la 1re fois en 2001). Le propos est donc d’une actualité frappante (masculinisme quant tu nous tiens) et pas léger-léger.
Galsan Tschinag est un auteur mongol, et plus précisément touvain (les Touva sont un peuple turcique de Mongolie), qui a vécu en Allemagne, y a étudié et écrit en langues mongole et allemande. Il sait de quoi il parle et n’idéalise pas la vie nomade, sans la rejeter. Dans ce roman, il montre surtout les mâles sous leur jour le plus rustre, pour ne pas dire animal. La pauvre Dojnaa est ainsi mariée à Doormak, que je qualifierai de sale type, pour le moins :
« Une fois de plus, il avait le sentiment qu’elle l’agressait, que son statut de mari était menacé, prêt à s’effondrer et à sombrer dans le ridicule. Il crut qu’il lui fallait se défendre, ce qu’il fit sur-le-champ : il lui flanqua une gifle retentissante. (…) Il éprouvait la même chose qu’un chien qui a terrassé un loup plus par inadvertance que volontairement. Et tout comme le chien, il n’avait pas de plus cher désir que de recommencer à la première occasion. »
Longtemps, Dojnaa accepte de « rester à sa place », par respect des traditions, parfois par pitié pour ce mari si puéril, et surtout par dépendance affective et matérielle (un scénario bien connu des violences conjugales). Et puis, un jour, Doormak s’en va et, cette fois, ne revient pas. Dojnaa va alors renouer avec sa vraie nature, celle d’une chasseuse, d’une force de la nature, le roman prenant alors un tour initiatique, presque mystique.
Je m’attendais à un roman un peu contemplatif, avec force descriptions de la nature et faisant de Dojnaa une « femme forte » luttant contre l’adversité. Or, c’est bien plus dynamique, subtil et complexe que ça. Galsan Tschinag est un auteur à découvrir, à la langue parfaitement accessible et délicate. Je reviendrai certainement vers son œuvre, d’autant que j’ai repéré La fin du chant chez Cath L.
Traduction du norvégien par Marina Heide – Éditions Paulsen
Découvert chez Aifelle, Cairns est un roman au charme étrange, dont j’ai beaucoup apprécié l’ambiance, mais moins la fin m’a un peu « cueillie à froid ». Je suis donc particulièrement curieuse de connaître l’avis d’Ingannmic qui s’est jointe à moi pour cette lecture.
J’ai aimé suivre les pensées de Reidar-le-Montagnard, aussi connu sous le surnom moins flatteur de Reidar-le-Marginal, un fermier solitaire porté sur la bouteille. Un homme qui a parfois des envies d’ailleurs, un être à l’âme peut-être sensible qui accepte d’accompagner en montagne le nouveau pasteur de la communauté. Celui-ci est décidé à partir à la rencontre de Kirsten Nesse, une bergère qui aurait assassiné un chasseur un an plus tôt. Est-elle bien vivante comme l’affirment des villageois ou est-elle devenue une huldra, séduisante créature du folklore nordique ?
Cairns est un roman court qui me permet une nouvelle participation aux Gravillons de l’hiver chez Sibylline.
Dans cette montagne hostile et d’une beauté à couper le souffle, les deux hommes tâchent d’accorder leurs pas, à défaut de leurs pensées qui restent fermées à l’autre. Mais le danger n’est jamais loin en montagne, et Reidar n’est pas un guide aussi fiable qu’il le pensait, préoccupé qu’il est par les rêves étranges qui le poursuivent à propos de ce qui est arrivé à Kirsten. La fin (que je ne dévoilerai pas) m’a prise de court et fort peu émue, je dois dire. Son côté mystérieux s’inscrit parfaitement dans l’esprit du roman et n’est ni surprenant, ni gênant, mais j’ai eu le sentiment que quelque chose m’avait échappé et que l’auteur ne m’avait pas donné assez d’indices sur un point. C’était sans doute volontaire, et c’est aussi ce qui fait le charme des romans courts. Ici, cela a cependant un peu terni mes impressions (frustration quand tu nous tiens !).
Qui aime la randonnée en montagne, les paysages nordiques spectaculaires, les contes intemporels et les bergers taiseux, y trouvera probablement son compte. Dans cette catégorie de roman, ma préférence va cependant encore et toujours au petit bijou qu’est Le berger de l’Avent de Gunnar Gunnarsson (qui, avec ses 70 petites pages, pourrait être qualifié de gravillonnet 😋).