Le film commence en octobre 1967 : dans un contexte de libéralisation qui commence tout doucement à souffler en Tchécoslovaquie, le directeur des télécommunications affecte le jeune Tomasz au sein de la rédaction internationale de Radio Tchécoslovaquie. Ce jeune technicien est chargé de surveiller (secrètement bien sûr) ces journalistes et leur rédacteur en chef, de plus en plus réticents à l’application de la censure et qui veulent pouvoir utiliser des sources d’informations hors du bloc de l’Est.
Radio Prague permet une plongée très réaliste dans cette période qui est restée dans l’Histoire sous le nom de Printemps de Prague (en tchèque : Pražské jaro, en slovaque : Pražská jar). Pour rappel : elle débute le 5 janvier 1968, avec l’arrivée au pouvoir du réformateur Alexander Dubček, et s’achève le 21 août 1968 avec l’invasion du pays par les troupes du pacte de Varsovie. Dans cette fiction inspirée de faits réels, le réalisateur et son chef opérateur ont intégré avec brio de véritables images d’archives. Malheureusement, ce sont presque exclusivement ces images-là qui suscitent de l’émotion. Les autres personnages sont trop survolés pour nous toucher véritablement. Pourtant, les dilemmes auxquels ils sont confrontés sont tragiques (trahir ses amis et ses idéaux, ou mettre la vie de ses proches en danger). Mais je suis restée à distance. Le rédacteur en chef très charismatique et très engagé de Radio Tchécoslovaquie aurait pu/dû être davantage creusé par exemple.
Ce qui est très bien montré en revanche, c’est le courage des journalistes, des étudiants et des citoyens lambda. L’émotion m’a saisie devant la tragédie de cet espoir immense qui a été anéanti en à peine quelques jours. Dire qu’il aura fallu 20 ans de plus pour que le Rideau de fer s’ouvre… La répression du Printemps de Prague a fait près d’une centaine de morts et plusieurs centaines de blessés. Elle a également poussé près de 70 000 personnes (sur une population de 15 millions) à fuir le pays.
En résumé, un film qui se laisse regarder, mais qui ne vaut pas C’est arrivé un premier septembre, dont je vous parlerai dans quelques jours, ni le roman kaléidoscopique grâce auquel j’ai découvert le rôle central de la radio dans les événements de 1968 : Bratislava 68, été brûlant, un de mes coups de coeur il y a deux ans.
Traduction de l’allemand par Martine Keyser – Édition Phébus libretto
Le roman s’ouvre sur un délicieux prologue qui nous expose une étrange affaire : celle du « Cavalier suédois » qui aurait continué à rendre visite à sa fille Maria Christine, née von Tornefeld, pendant des mois alors qu’il combattait à des centaines de kilomètres de là, en Russie, pour le compte du roi de Suède. La fillette aurait-elle été victime de son imagination ? Un phénomène surnaturel était-il à l’œuvre ?
« Ils s’étaient tenus cachés tout le jour et, à présent qu’il faisait nuit, ils traversaient une forêt de pins clairsemés. Les deux hommes, qui avaient de bonnes raisons d’éviter les rencontres, devaient veiller à ne pas être vus. L’un était un vagabond, un maraudeur de foire réchappé du gibet, l’autre était un déserteur. »
Cette accroche donne le ton et je ne me suis pas ennuyée une seconde au cours de cette lecture bien souvent faite le sourire aux lèvres. Leo Perutz livre une critique féroce des riches oisifs et de l’Église, crée des situations/conversations improbables, manie une plume alerte et un indéniable sens du romanesque : je me suis régalée !
L’auteur nous conte avec un plaisir communicatif cette histoire dans laquelle deux hommes a priori aux antipodes, réunis par le destin (ou plutôt, le froid et la faim), échangent leur identité (l’un à dessein, l’autre à son insu). Il y a du Cartouche chez le voleur d’abord connu sous le nom de Piège-à-poules. La tête bien faite et doté d’un code d’honneur certes personnel mais plutôt pacifique, il est à vrai dire éminemment sympathique malgré le mauvais tour qu’il joue à son camarade d’infortune. Sa conscience et/ou son passé le rattraperont-ils ? Je vous laisse le découvrir par vous-même !
En résumé : un roman à mettre entre toutes les mains et que recommandaient déjà Claudialucia et Ingannmic (qui a lu presque toute l’œuvre de Perutz d’ailleurs) !
D’autres romans de Leo Perutz sur la blogosphère (quel succès !) : Le tour du cadran (Ingannmic), Le Marquis de Bolibar (Ingannmic, Mapero), Le miracle du manguier (Fanja), La nuit sous le pont de pierre (Ingannmic, Patrice), La neige de Saint-Pierre (Ingannmic), Où roules-tu petite pomme ? (Patrice), Le Judas de Léonard (Claudialucia, Sandrine), Le Maître du jugement dernier (CathL, Manou).
PS : C’est en préparant ce billet que j’ai constaté que ce roman n’était pas traduit du tchèque, mais de l’allemand 🤔. D’où une petite vérification dont voici le résultat : Né à Prague dans une famille juive et de langue allemande à l’instar de son illustre contemporain Franz Kafka, Leo Perutz s’est installé à Vienne, alors capitale de l’empire austro-hongrois, à l’âge de 17 ans et a vécu à partir de 1938 entre Israël et l’Autriche. Très lu dans l’entre-deux-guerres, il est tombé dans l’oubli avant d’être redécouvert grâce à l’admiration que lui a portée – notamment – J.L. Borges.
Du 15 au 30 septembre 2026, je vous invite à une Rentrée à l’Est qui nous fera cette fois-ci découvrir les littératures tchèque et slovaque. Parutions récentes et classiques seront les bienvenus, tout comme les films, expositions, etc.
Je prévois 2 lectures communes : l’une autour de l’autrice contemporaine Alena Mornštajnová (le 30 septembre) et l’autre autour de mon chouchou Karel Čapek (le 15 septembre). Cette LC capekienne sera aussi l’occasion d’un hommage à Goran qui appréciait beaucoup cet auteur et qui avait inscrit La fabrique de l’absolu dans son TOP 100.
Voici une liste de suggestions littéraires pour vous aider dans vos recherches en bibliothèque, bouquinerie ou librairie :
Avenue nationale, La fin des punks à Helsinki, Alois Nebel (roman graphique), Oiseaux de nuit (roman graphique), Lost in Praha (pièce radiophonique) – Jaroslav Rudiš
Traduction du tchèque par Eurydice Antolin – Éditions Charleston
Il ne faut pas se fier à cette couverture aux couleurs éclatantes, presque hippie : ce roman hybride dans sa forme est en réalité très sombre. Hybride parce qu’il mêle travaux universitaires, rapports de la police secrète tchèque, compte rendus de recherche, rapports médicaux, récits folkloriques et trame romanesque. Sombre parce qu’il y est question de chasse aux sorcières, de persécutions politiques, de malédiction et de vengeance.
Au cours de ses études d’ethnologie, Dora a choisi de faire porter sa thèse sur les « déesses », ces guérisseuses traditionnelles particulièrement implantées dans la commune de Žítková, dans une région inhospitalière des Carpates blanches en Tchéquie. Dora est d’ailleurs l’une de leurs descendantes. Quelques années après la Révolution de velours, désireuse de comprendre son histoire familiale, elle rouvre ses recherches. Celles-ci prennent une tournure totalement nouvelle puisqu’elle a enfin accès à des sources qu’il lui était impossible de consulter du temps du Rideau de fer. Elle découvre alors que sa tante, et d’autres guérisseuses, ont été surveillées de très près par l’occupant nazi, puis par la police secrète tchèque. Les guérisseuses auraient-elles collaboré avec l’ennemi ? Et qui, au sein du nouveau régime, pouvait les craindre et les détester avec un tel acharnement ?
Ce roman se lit comme une enquête policière, mais avec force explications ethnologiques. Avec Dora, on veut comprendre ce qui est arrivé aux dernières déesses et à sa famille même si c’est parfois un peu confus, en partie parce que les noms et surnoms tchèques m’ont demandé un petit temps d’adaptation 😋 et parce que la lignée de Dora est pour le moins complexe. Un arbre généalogique n’aurait pas été de trop pour moi ! Globalement, il manque un accompagnement éditorial : les sujets abordés sont passionnants et de très nombreux éléments sont de toute évidence des faits réels. J’aurais apprécié, en fin de lecture, de savoir ce qui est avéré, ce qui est tiré des légendes locales et ce qui est purement romancé. La fin est un peu rapide également, j’aurais préféré qu’elle soit plus développée même si j’ai aimé qu’elle reste empreinte de mystère.
Les Carpates blanches, Moravie – Image par anjoulie de Pixabay
Quoiqu’il en soit, j’ai découvert ici tout un pan des délires aryens qui ont alimenté l’idéologie nazie et qui ne se limitaient pas au phénomène des Lebensborn par exemple. Et j’ai mieux mesuré la difficulté qu’il y avait à faire des recherches universitaires dans un système où il fallait être très prudent quant au choix et à la délimitation de son sujet de thèse. Le risque de se voir accusé(e) d’être un(e) ennemi(e) du régime était grand. Devoir travailler sans les archives d’un pays voisin et pourtant inaccessible pour des raisons politiques était un autre obstacle majeur. Ça paraît évident bien sûr, mais je ne réfléchis pas à la question très souvent, je l’admets 😆. Ça fait d’ailleurs partie de ce que j’apprécie avec de telles lectures : j’en ressors moins naïve tout en étant fort agréablement distraite.
Parfois un peu décousu, ce roman m’a tenue en haleine et offre bien plus qu’un énième livre sur les sorcières contemporaines. Il dénonce de nombreuses formes de contrôle exercées contre des humains, et en particulier contre des « femmes puissantes » : traitements psychiatriques abusifs au service d’un régime dictatorial, surveillance par des « informateurs informels », délation et dogme religieux haineux. Cet aspect sociologique et historique dans la Tchéquie du 20e siècle était bien amené et m’a beaucoup plu.
Madame Lit en avait parlé elle aussi. Son billet est ici.
Elles sont écrivaines, vivent en France ou en Belgique, et ont aussi en commun d’être nées de l’autre côté du Rideau de fer dans les années 1970 et 1980. À force d’entendre les mêmes questions de la part du public « occidental » qu’elles rencontrent lors de lectures et débats, elles ont voulu donner à entendre leur vision de ce qu’était la vie, en particulier la vie des femmes, dans les ex-pays de l’Est.
Albena Dimitrova, née en Bulgarie, Lenka Horňáková-Civade, née en Tchécoslovaquie (Tchéquie), Katrina Kalda, née en Estonie, Grażyna Plebanek, née en Pologne, Sonia Ristić, née en ex-Yougoslavie (Serbie), Andrea Salajova, née en Tchécoslovaquie (Slovaquie), Marina Skalova, née en Russie, et Irina Teodorescu, née en Roumanie, ont donc chacune écrit (en français, à l’exception de Grażyna Plebanek) une des nouvelles qui composent le recueil Filles de l’Est, femmes à l’Ouest paru aux éditions Intervalles et adapté par France culture en une série de 10 podcasts passionnants.
« Ce nouveau monde de filles fortes, qui paraissaient si sûres d’elles et si insouciantes, elle n’en connaissait que trop le revers. Elle repensait souvent, seule sur le canapé de la petite cuisine d’été, aux années de sa jeunesse. Elle avait suivi la route toute tracée de ses aînées : un peu d’études, puis mari, foyer, enfants. Fidélité, obéissance, patience. Mais surtout, il y avait l’État socialiste, la construction d’un monde meilleur, cette pensée tout simple : le même bonheur pour tout le monde. Depuis que personne ne montrait plus de direction dans cette société démocratique, les gens faisaient n’importe quoi. Elle n’en parlait jamais avec ses filles. Elles ne pouvaient pas comprendre. » (Andrea Salajova, épisode 3)
Elles racontent leur enfance, leur jeunesse, leur pays avant et après la chute des régimes socialistes et communistes, avec du positif et du négatif, et battent ainsi en brèche autant les images caricaturales de l’Est que celles de la « vie de rêve » qu’a voulu vendre l’Occident. C’est instructif, émouvant, drôle, en un mot vivifiant ! Et comme toujours, ai-je envie de dire, c’est formidablement adapté (mention spéciale à la chanson utilisée en guise de générique et qui a toujours le don de me mettre la larme à l’œil quand je pense au tournant de 1989).
C’est à écouter ou à lire, comme vous préférez !
PS : Le podcast est réalisé par Volodia Serre, avec Emmanuelle Chevrière comme conseillère littéraire, Sophie Bissantz au bruitage, et les voix de Miglen Mirtchev, Tereza Kelka, Maria Zachenska, Maya Sarac, Aleksandra Yermak, Radoslav Majerik, Matej Hofmann, Natalia Pujszo, Grégory Kristoforoff, Anton Yakovlev, Galina Vincenot, Liza Paturel, Malgorzata Virgili Karcz, Emma Ciazynski, Robert Sahin, Roustem Khaibrakhmanov et Jacqueline Pierre.
Traduit du tchèque par Claudia Ancelot – Éditions Cambourakis
Avant toute chose, je remercie infiniment Patrice de m’avoir proposé cette fabuleuse lecture commune. La guerre des salamandres est un véritable coup de cœur pour moi !
L’adaptation audio de La maladie blanche m’avait convaincue de la modernité des sujets abordés par Karel Čapek. Pourtant, pour être honnête, je craignais un style éventuellement un peu poussiéreux avec La guerre des salamandres, roman paru en 1936. J’ai peut-être été induite en erreur par l’édition très rétro de 1986 trouvée dans la réserve de ma bibliothèque (Cambourakis l’a réédité récemment et c’est sans doute cette version que vous le trouverez désormais). Eh bien, je peux vous dire qu’en réalité, il se lit comme s’il avait été écrit hier et qu’il « décape » ! Magnifiquement traduit par Claudia Ancelot, Karel Čapek dénonce toutes les idéologies (nationaliste, communiste, nazie, capitaliste, humaniste…) et les bassesses humaines avec un humour, une lucidité et un talent inouïs.
« Ajoutons à ce propos que, surtout dans la presse américaine, on trouvait de temps en temps des informations sur des jeunes filles qui auraient été violées par des salamandres alors qu’elles se baignaient. C’est pourquoi, de plus en plus fréquemment, on lynchait et l’on poursuivait des salamandres aux États-Unis et surtout on les brûlait sur un bûcher. C’est en vain que les savants s’élevaient contre ces pratiques populaires en affirmant qu’un tel crime était physiologiquement impossible pour des raisons anatomiques ; de nombreuses jeunes filles affirmèrent sous serment qu’elles avaient été importunées par des salamandres : l’affaire était donc claire aux yeux de tout bon Américain. »
L’histoire commence comme un roman d’aventures, à bord d’un bateau dont l’équipage cherche de nouveaux sites pour récolter des perles sous-marines. Dans une baie que la population locale fuit, le capitaine van Toch découvre une créature jusqu’alors inconnue : la fameuse salamandre. Sujet d’étude scientifique, main d’œuvre docile et bon marché, elle sera scrutée, goûtée, livrée en pâture aux négociants, parfois éduquée mais surtout exploitée et maltraitée. Jusqu’où le genre humain ira-t-il ? Et jusqu’à quand les placides salamandres vont-elles supporter tout ça ?
« Puis, lentement, presque religieusement, le professeur Van Dieten décrivit les troubles qui se manifestent chez la salamandre quand on lui enlève le lobe cervical frontal droit ou bien encore la circonvolution occipitale sur le côté gauche du cerveau. Ensuite, le professeur américain Devrient présenta… Excusez-moi, je ne sais vraiment pas ce qu’il a présenté ; c’est à ce moment-là que je me mis à me demander quels troubles se manifesteraient chez le professeur Devrient si on lui ôtait le lobe cervical droit ; comment le souriant Dr Okagawa réagirait à une irritation électrique et comment se comporterait le professeur Rehmann si on lui écrasait le labyrinthe auriculaire ; je fus aussi saisi d’une certaine incertitude quant à ma propre aptitude à discerner les couleurs et quant au facteur de mes réflexes moteurs. »
Sans véritables protagonistes et avec seulement quelques personnages récurrents, ce roman est fait de carnets de bord de marins, procès-verbaux d’assemblée générale et de conférence internationale, articles de journaux, extraits d’essais philosophiques factices, notes de bas de page généralement aussi fines qu’hilarantes… Il multiplie les narrateurs et se conclut même sur une conversation de l’auteur avec lui-même. Il est donc difficile de résumer ce texte passionnant qui se dévore. J’ai d’ailleurs marqué un nombre incalculable de pages dans ce livre. À vrai dire, il faudrait tout citer pour lui rendre justice.
« Au bout de quelques semaines, une pénurie désespérée de produits alimentaires se fit sentir dans les Îles britanniques. (…) ; la nation britannique endura ces souffrances avec un courage sans exemple, même si elle tomba assez bas pour être amenée à manger tous ses chevaux de course. »
Les thèmes abordés sont on ne peut plus forts et révoltants (esclavage, racisme, colonisation, expérimentations au nom de la science, ravages de l’ultra-capitalisme…). Pourtant, j’ai énormément ri en lisant ce roman, d’un rire incrédule devant tant de clairvoyance (il a été écrit avant la Deuxième Guerre mondiale, ce qui semble assez incroyable à sa lecture) et d’un rire se transformant régulièrement en hoquet d’horreur ou d’effroi, il faut bien le dire. Tout le monde en prend pour son grade : Américains, Français, Anglais, Allemands et Tchèques, scientifiques, journalistes, industriels, politiques, simples citoyens… Le tout avec une intelligence et une ironie saisissantes. Bref, je suis officiellement fan de Karel Čapek !
Un roman incontournable, qui n’a pas pris une ride (hélas).
PS : La préface de l’édition Marabout de 1986 signée par Philippe Ganier-Raymond nous révèle un fait tragique qui prouve une fois de plus que la réalité et la bêtise mais aussi la cruauté humaine dépassent souvent la fiction, aussi visionnaire soit-elle : « Čapek mourut en 1938, le jour de Noël, depuis longtemps malade (…). Les nazis entraient dans Prague 3 mois plus tard. La gestapo de Reinhardt Heydrich avait un ordre, parmi les plus urgents : « Tuez Čapek ». Rien de pire que des assassins mal renseignés. Karel était mort, mais il leur fallait un Čapek. Ils allèrent chez son frère Josef, l’arrêtèrent, l’envoyèrent à Bergen-Belsen, où il mourut en 1945 du typhus. »
Baptiste Guiton, l’adaptateur et réalisateur, a travaillé à partir de la traduction d’Alain van Crugten parue aux éditions du Sonneur. Comme toujours sur Radiofrance serais-je tentée de dire, les comédiens et comédiennes sont formidables, Hervé Pierre et Alain Fromager en tête. Ce dernier, qui incarne le professeur et conseiller d’État Sigélius, est d’une obséquiosité aussi drôlatique qu’effarante. Même en version audio, on le visualise parfaitement sautillant et frémissant lorsqu’il déclame au Maréchal son inénarrable éloge filant la métaphore médicale.
Cette pièce est d’une modernité étonnante et sa traduction n’y est sans doute pas étrangère. Naturellement, le mérite principal en revient cependant à l’immense talent et à la clairvoyance de son auteur. Dans un pays qui n’est jamais cité, nous assistons à l’arrivée d’une pandémie mortelle venue de Chine dont les victimes sont exclusivement les personnes de plus de 45-50 ans. Le monde entier est lancé dans une course à la découverte d’un remède, souvent pour la gloire que cela apporterait au pays qui en aurait la primeur. Le nationalisme et les régimes autoritaires sont en effet largement dénoncés par Karel Čapek.
L’éthique médicale est mise en balance avec les intérêts politiques et personnels des puissants, souvent âgés donc particulièrement menacés mais convaincus d’être inatteignables. Dans la population, certains voient dans cette pandémie une bénédiction qui leur permet de grimper les échelons dans la hiérarchie de leur entreprise grâce au décès de leurs collègues. Les jeunes ne sont pas rares non plus à se réjouir de pouvoir enfin trouver du travail, un logement …
Quant à la guerre utilisée comme moteur de l’unité nationale, voilà qui nous rappelle naturellement une actualité tragique qui semble devoir se répéter sans fin. Visionnaire, grinçante, cette pièce est ici adaptée avec brio. En créant une atmosphère aussi réaliste que tendue, la musique originale de Sébastien Quencez et les bruitages de Sophie Bissantz excellent à souligner la force du texte.
Cette remarquable adaptation en 4 épisodes de 25 minutes m’a permis de découvrir un texte frappant, à l’écriture ciselée, que je ne peux que vous recommander.