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La guerre des salamandres – Karel Čapek

Traduit du tchèque par Claudia Ancelot – Éditions Cambourakis

Avant toute chose, je remercie infiniment Patrice de m’avoir proposé cette fabuleuse lecture commune. La guerre des salamandres est un véritable coup de cœur pour moi !

L’adaptation audio de La maladie blanche m’avait convaincue de la modernité des sujets abordés par Karel Čapek. Pourtant, pour être honnête, je craignais un style éventuellement un peu poussiéreux avec La guerre des salamandres, roman paru en 1936. J’ai peut-être été induite en erreur par l’édition très rétro de 1986 trouvée dans la réserve de ma bibliothèque (Cambourakis l’a réédité récemment et c’est sans doute cette version que vous le trouverez désormais). Eh bien, je peux vous dire qu’en réalité, il se lit comme s’il avait été écrit hier et qu’il « décape » ! Magnifiquement traduit par Claudia Ancelot, Karel Čapek dénonce toutes les idéologies (nationaliste, communiste, nazie, capitaliste, humaniste…) et les bassesses humaines avec un humour, une lucidité et un talent inouïs.

« Ajoutons à ce propos que, surtout dans la presse américaine, on trouvait de temps en temps des informations sur des jeunes filles qui auraient été violées par des salamandres alors qu’elles se baignaient. C’est pourquoi, de plus en plus fréquemment, on lynchait et l’on poursuivait des salamandres aux États-Unis et surtout on les brûlait sur un bûcher. C’est en vain que les savants
s’élevaient contre ces pratiques populaires en affirmant qu’un tel crime était physiologiquement impossible pour des raisons anatomiques ; de nombreuses jeunes filles affirmèrent sous serment qu’elles avaient été importunées par des salamandres : l’affaire était donc claire aux yeux de tout bon Américain. »

L’histoire commence comme un roman d’aventures, à bord d’un bateau dont l’équipage cherche de nouveaux sites pour récolter des perles sous-marines. Dans une baie que la population locale fuit, le capitaine van Toch découvre une créature jusqu’alors inconnue : la fameuse salamandre. Sujet d’étude scientifique, main d’œuvre docile et bon marché, elle sera scrutée, goûtée, livrée en pâture aux négociants, parfois éduquée mais surtout exploitée et maltraitée. Jusqu’où le genre humain ira-t-il ? Et jusqu’à quand les placides salamandres vont-elles supporter tout ça ?

« Puis, lentement, presque religieusement, le professeur Van Dieten décrivit les troubles qui se manifestent chez la salamandre quand on lui enlève le lobe cervical frontal droit ou bien encore la circonvolution occipitale sur le côté gauche du cerveau. Ensuite, le professeur américain Devrient présenta… Excusez-moi, je ne sais vraiment pas ce qu’il a présenté ; c’est à ce moment-là que je me mis à me demander quels troubles se manifesteraient chez le professeur Devrient si on lui ôtait le lobe
cervical droit ; comment le souriant Dr Okagawa réagirait à une irritation électrique et comment se comporterait le professeur Rehmann si on lui écrasait le labyrinthe auriculaire ; je fus aussi saisi d’une certaine incertitude quant à ma propre aptitude à discerner les couleurs et quant au facteur de mes réflexes moteurs. »

Sans véritables protagonistes et avec seulement quelques personnages récurrents, ce roman est fait de carnets de bord de marins, procès-verbaux d’assemblée générale et de conférence internationale, articles de journaux, extraits d’essais philosophiques factices, notes de bas de page généralement aussi fines qu’hilarantes… Il multiplie les narrateurs et se conclut même sur une conversation de l’auteur avec lui-même. Il est donc difficile de résumer ce texte passionnant qui se dévore. J’ai d’ailleurs marqué un nombre incalculable de pages dans ce livre. À vrai dire, il faudrait tout citer pour lui rendre justice.

« Au bout de quelques semaines, une pénurie désespérée de produits alimentaires se fit sentir dans les Îles britanniques. (…) ; la nation britannique endura ces souffrances avec un courage sans exemple, même si elle tomba assez bas pour être amenée à manger tous ses chevaux de course. »

Les thèmes abordés sont on ne peut plus forts et révoltants (esclavage, racisme, colonisation, expérimentations au nom de la science, ravages de l’ultra-capitalisme…). Pourtant, j’ai énormément ri en lisant ce roman, d’un rire incrédule devant tant de clairvoyance (il a été écrit avant la Deuxième Guerre mondiale, ce qui semble assez incroyable à sa lecture) et d’un rire se transformant régulièrement en hoquet d’horreur ou d’effroi, il faut bien le dire. Tout le monde en prend pour son
grade : Américains, Français, Anglais, Allemands et Tchèques, scientifiques, journalistes, industriels, politiques, simples citoyens… Le tout avec une intelligence et une ironie saisissantes. Bref, je suis officiellement fan de Karel Čapek !

Un roman incontournable, qui n’a pas pris une ride (hélas).

D’autres avis sur La guerre des salamandres et différents romans de cet auteur tchèque majeur qu’est Karel Čapek sont à retrouver chez Patrice et Eva, mais aussi Fanja, Keisha, Marie-Anne, Kathel et L’Ourse bibliophile.

PS : La préface de l’édition Marabout de 1986 signée par Philippe Ganier-Raymond nous révèle un fait tragique qui prouve une fois de plus que la réalité et la bêtise mais aussi la cruauté humaine
dépassent souvent la fiction, aussi visionnaire soit-elle : « Čapek mourut en 1938, le jour de Noël, depuis longtemps malade (…). Les nazis entraient dans Prague 3 mois plus tard. La gestapo de Reinhardt Heydrich avait un ordre, parmi les plus urgents : « Tuez Čapek ». Rien de pire que des assassins mal renseignés. Karel était mort, mais il leur fallait un Čapek. Ils allèrent chez son frère Josef, l’arrêtèrent, l’envoyèrent à Bergen-Belsen, où il mourut en 1945 du typhus. »

37 réponses sur « La guerre des salamandres – Karel Čapek »

J’ai lu une adaptation récente de R.U.R en BD (par Kateřina Cupová) ce qui m’a donné une petite idée de l’univers de Karel Capek. Evidement, l’idéal serait maintenant de lire directement l’un de ses romans. Ton enthousiasme concernant La guerre des salamandres est communicatif et motivant.

Je note la BD (j’avais repéré la pièce, mais en BD c’est encore plus tentant ;-D). Je suis contente si mon billet t’a donné envie de lire La guerre des salamandres. Je pense qu’il te plaira.

Beaucoup aimé ce roman, que j’avais chroniqué il y a quelques années. Je me souviens de son humour et de son intelligence incroyable. Un livre qui va très loin dans la dénonciation des idéologies. Tout à fait d’accord avec votre avis et analyse ! Bonne journée à vous Sacha !

Je viens de lire votre billet, Marie-Anne, et vous aviez tout à fait raison de parler de « portrait véridique mais peu flatteur de l’humanité ». Comme on l’a vu en d’autres temps, et actuellement aussi malheureusement, certains sont lucides mais se sentent impuissants face aux décisions prises. L’auteur a pour sa part pu prendre la plume pour exprimer ses idées, et c’est aussi brillant que désespéré.

Un roman qui comme tu le dis n’a pas pris une ride, hélas, pourtant c’est un classique que je n’ai jamais lu. Me viennent comme titres pour cet auteur « la fabrique d’absolu » et « l’année du jardinier » lus il y a très longtemps (à relire !) et j’ai noté dans un carnet plus récemment « Lettres d’Italie » que je n’ai pas lu. Je vais voir ce que mes médiathèques possèdent de lui. Merci de nous en parler

Ah tiens, j’ai repéré Lettres d’Angleterre pour ma part, mais celles venant d’Italie sont prometteuses aussi. L’année du jardinier me tente beaucoup aussi. J’ai eu un peu de mal à trouver cette Guerre des salamandres en bibliothèque malgré sa réédition. Le roman était certes proposé en e-book mais pas téléchargeable. Et en streaming, ca veut dire ne pas lire dans les transports, ce qui me complique les choses.

Merci pour le lien ! J’ai en effet lu la version théâtrale l’année dernière, en même temps que R.U.R. qui a donné naissance au mot « robot ».
Ton PS fait froid dans le dos !

Il faut aussi que je lise R.U.R, d’autant que j’aime beaucoup lire des pièces (et les voir, d’ailleurs Capek mériterait d’être davantage joué).

Il me semble que les Classiques c’est fantastique auront bientôt un thème « animal ». Ca pourrait être une bonne occasion de découvrir ce roman 😉.

J’avais tellement adoré aussi que je l’ai classé dans mes incontournables. Pour moi, l’auteur est un pur génie ! Je devais poursuivre mon exploration de ses oeuvres d’ailleurs à l’époque, mais bien sûr, d’autres titres et auteurs lui sont passés devant.^^ Il faut absolument que je revienne vers lui prochainement !

Je vais ajouter un lien vers ton billet aussi dithyrambique que le mien à ce que je vois 😅. Je suis tout à fait d’accord : cet auteur était purement et simplement génial. J’adore son style d’humour et quelle intelligence !

Merci pour la découverte, je ne connaissais pas du tout mais les thèmes m’intéressent et je suis toujours sensible à l’idée de découvrir des textes forts et encore plus quand ils sont atypiques sur la forme comme ici.

De cet auteur, je n’ai lu que L’année du jardinier, dont la thématique est beaucoup moins dramatique. En tout cas, tu donnes vraiment envie de lire cette guerre des salamandres ! Le mélange des tonalités devrait me convenir, de même que celui des genres, j’aime bien les narrations un peu hybrides. Merci du conseil.

L’année du jardinier me tente aussi, un peu plus de légèreté ne fera pas de mal après cette lecture brillante mais pas gaie.

Une lecture que j’ai adoré et que j’apprécie voir sur les blogs d’autres lecteurs ! L’univers de Capek est vraiment prenant et on peine à laisser le livre de côté

Tout à fait d’accord, on est très vite très accroché(e) et tout ce qui est décrit fait tellement écho aux excès du genre humain qui semble ne rien avoir appris depuis l’époque où le roman a été écrit.

C’est un roman passionnant, d’une justesse, d’une pertinence incroyables. Je ne sais plus comment j’étais arrivée à le lire, mais ça avait été un coup de coeur. Il fait encore et toujours partie des lectures qui m’ont profondément marquée. Lire ton enthousiasme me réjouit au plus haut point et, si tu veux lire un jour un autre roman de Capek, tu peux me faire signe, j’ai très envie de découvrir davantage sa bibliographie !

Je me suis complètement retrouvée dans ton billet ! La maladie blanche te plairait sûrement. J’ai quelques autres titres en vue pour continuer à découvrir Capek mais ce ne sera pas tout de suite. Je te ferai signe avant de me lancer !

Quel beau billet et quel enthousiasme communicatif ! Je vois que tu avais également une édition qui date un peu mais peu important le contenant pourvu que le contenu soit de qualité. Je souscris à tout ce que tu dis, l’originalité de la forme, les thèmes abordés mais aussi, tu as raison, la façon dont il a de croquer les traits de caractère des nationalités évoquées. Je trouve cela très pertinent et encore très juste presque 90 ans après la publication du livre. Au plaisir de te voir chroniquer d’autres livres de Capek – je prévois encore cette année « Contes d’une poche et d’une autre poche » et peut-être la relectures des « Entretiens avec Masaryk » (ce dernier implique toutefois de connaître l’histoire tchèque. A très bientôt et merci pour la LC !

C’est incroyable (et très triste) de constater que nous n’avons pas évolué dans le bon sens en 90 ans… Mon programme de fin d’année n’est pas encore défini et il n’est pas exclu qu’un autre Capek soit au programme en effet …

Je sens que cet auteur dont je ne connais que La maladie blanche a vraiment tout pour me plaire… à suivre…

J’ai retrouvé dans ce roman l’ironie et la terrible lucidité sur les humains de Capek que j’avais découvertes avec La maladie blanche. Je suis donc à peu près certaine que tu aimeras …

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