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Brésil Romans

Les nuits de laitue – Vanessa Barbara

Traduction du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec

Que le retour à la dure réalité après le cocon des fêtes vous soit pénible ou que vous soyez soulagé(e) que le mois de décembre soit enfin derrière vous, jetez-vous sur Les nuits de laitue : C’est un formidable remède contre la morosité !

On y fait la connaissance d’une délicieuse galerie de personnages, tous originaux et très attachants. À commencer par Ada, « petite souris » hyper sociable qui compte parmi ces personnages de fiction que j’adorerais rencontrer dans la vie ! J’ai beaucoup ri et souri, mais la tendresse et même la tristesse affleurent aussi, et c’est un mélange très, très réussi. Toutes ces émotions, ces personnages farfelus, sans oublier les chiens qui ont visiblement un grain et Otto, ce vieux bonhomme grincheux, m’ont d’ailleurs rappelé le film d’animation Là-haut que je vous recommande au passage si vous ne l’avez pas encore vu.

Un couple qui dure :

«  Otto et Ada avaient passé un demi-siècle ensemble à cuisiner, à faire des puzzles géants de châteaux européens et à jouer au ping-pong le week-end (du moins jusqu’à l’arrivée de l’arthrite). Ada et Otto avaient vieilli côte à côte et, à la fin, ils avaient pratiquement le même timbre de voix, le même rire, la même démarche. Ada avait les cheveux courts, elle était maigre et aimait le chou-fleur. Otto avait les cheveux courts, il était maigre et aimait le chou-fleur. »

Quelques lignes qui parleront aux insomniaques :

« Pendant quatre heures sans fermer l’œil, on a le temps de faire l’aller simple jusqu’en enfer et d’y rester à ressasser des choses terribles et angoissantes, anticipant la mort d’êtres chers et laissant remonter à la surface ce qui aurait dû rester pour toujours enterré dans les profondeurs du passé : des disputes jamais réglées, des haines ravalées envers des gens disparus depuis des lustres, des choses entendues et demeurées incomprises, des tragédies, des nouvelles affligeantes. En quatre heures, on a le temps de revisiter les pires moments de son existence, dans l’ordre, et en prime on finit en sueur avec des maux de gorge et une tachycardie. »

Un grand merci à Luocine pour son billet sur ce roman qui m’a aussitôt donné envie de le découvrir (j’adore moi aussi le passage sur les savons !). Je n’ai pas regretté un instant de l’avoir mis en tête de ma liste à lire pour les Gravillons de l’hiver chez Sibylline (avec 185 pages, je suis dans les clous).

Retrouvez également les avis de Keisha et Fanja ici et .

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Allemagne Romans

Brandebourg – Juli Zeh

Traduction de l’allemand par Rose Labourie – Actes Sud

Le titre de ce roman en VO, Unterleuten, offre un jeu de mots qui résume formidablement cette histoire. En effet, si Unterleuten est le nom du village du Brandebourg où se passe l’histoire, « unter Leuten » en 2 mots signifie littéralement « entre les gens », ou « entre voisins » pourrait-on dire ici. À la manière d’un thriller, Brandebourg nous parle de l’Allemagne des zones rurales délaissées, des oubliés de la réunification, et de notre époque.

Après Nouvel an, chroniqué sur ce blog il y a quelques mois, j’ai à nouveau été bluffée par le talent de Juli Zeh pour faire d’une histoire a priori banale un roman qu’on dévore comme un polar (malgré ses plus de 600 pages). L’autrice prend le temps de planter son décor et de camper ses personnages. On découvre progressivement les différentes facettes, attachantes ou repoussantes, des habitants du cru et des nouveaux arrivants. Très vite, la tension est palpable et on sent que quelque chose va mal tourner dans ce petit village loin de tout. Venant cristalliser des haines quasi ancestrales et des rivalités nouvelles, c’est un projet d’implantation d’éoliennes qui va déchirer cette communauté déjà au bord de l’implosion.

Juli Zeh réunit ici une palette de personnalités hétéroclites et appartenant à plusieurs générations, dont le point commun est sans doute d’appliquer le principe suivant : moi (et ma famille) d’abord. Car personne ici n’est foncièrement mauvais. Pourtant, pour atteindre ses objectifs, assouvir une vengeance, préserver son intégrité et celle de sa famille, ou encore par culpabilité et parfois avec les meilleures intentions (personnelles), la majorité des habitants d’Unterleuten va jouer un rôle dans le drame qui va se produire.

C’est brillamment construit et, jusque dans les dernières pages, j’ai été impressionnée par les retournements savamment orchestrés par Juli Zeh. Elle nous présente avec Brandebourg une radiographie de l’ex-RDA en proie à l’exode et à la spéculation, mais elle décrit avant tout des réalités très universelles, qu’il s’agisse du comportement humain ou des clivages dans nos sociétés contemporaines où le bien commun ne veut plus dire grand-chose.

Encore une lecture réussie pour moi avec cette talentueuse écrivaine allemande que je recommande chaudement. Et vive Les Feuilles allemandes !

PS : Lors des Feuilles allemandes 2021, montagnedazur avait également lu et beaucoup aimé ce roman. Vous trouverez d’autres avis encore ici et .