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Guatemala Romans

Deuils – Eduardo Halfon

Traduction de l’espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg – La Table ronde

Deuils du Guatemaltèque Eduardo Halfon réussit ce que j’apprécie dans les bonnes nouvelles et les bons romans courts : planter un décor, créer une ambiance, faire naître des personnages et raconter une histoire forte en si peu de pages que l’on se demande par quel tour de passe-passe cela a pu avoir un tel impact sur nous !

On est ici dans une sorte d’autofiction (genre que je n’apprécie qu’à dose homéopathique) puisque Eduardo Halfon parle de sa famille. Plus précisément, ce roman prend pour point de départ ses souvenirs flous voire erronés autour d’un oncle qu’il n’a pas connu, celui-ci étant mort enfant. Chaque bribe d’information à ce sujet le renvoie, et les lecteurs et lectrices avec, vers d’autres histoires et souvenirs tout aussi passionnants les uns que les autres.

« Un déménagement temporaire, répétaient-ils sans cesse, le temps que la situation politique du pays s’améliore. Quelle situation politique du pays ? Je ne comprenais rien à ces histoires de situation politique du pays, même si j’avais pris l’habitude de m’endormir avec le bruit de bombes et de fusillades dans la nuit ; et malgré les décombres que j’avais vu avec un ami sur le terrain qui se trouvait derrière la maison de mes grands-parents, décombres de l’ambassade d’Espagne, m’avait expliqué mon ami, celle-ci ayant été incendiée au phosphore blanc par les forces gouvernementales, causant la mort de trente-sept fonctionnaires et paysans réfugiés à l’intérieur ; et malgré les combats qui avaient eu lieu entre l’armée et une poignée de guérilleros juste devant mon école, dans le quartier de Vista Hermosa, et qui nous avaient obligés à rester enfermés une journée entière, avec tous les élèves, dans un gymnase. »

Cette lecture me permet de participer aux Gravillons de l’hiver chez Sibylline (romans de moins de 200 pages)

Je suis ainsi ressortie de cette lecture avec le sentiment d’avoir lu une fresque, une saga familiale digne d’un pavé alors que Deuils ne compte que 153 petites pages. Il faut dire que l’histoire familiale de Eduardo Halfon est on ne peut plus marquée par l’histoire du 20e siècle avec ses origines juives polonaises d’un côté, libanaises de l’autre, une enfance dans un Guatemala en pleine guerre civile, une émigration aux États-Unis… Et surtout, l’auteur a énormément de talent : la construction de ce bref roman est parfaitement maîtrisée, la langue est sobre, précise et suscite une foule d’émotions (en tous cas chez moi et chez CathL et Athalie, c’était moins le cas chez Keisha et surtout chez Ingannmic 🙃, et Mapero semble partagé). Tout y est, et en même temps, on en voudrait plus.

« Mon grand-père ne parlait jamais de ces six années-là, ni des camps, ni de la mort de son frère, de ses sœurs et de ses parents. Enfant, il me disait que le numéro tatoué sur son avant-bras gauche (69752) était son numéro de téléphone, qu’il se l’était tatoué là pour ne pas l’oublier. Et, enfant, bien sûr, je le croyais. »

La toute fin du roman peut désarçonner un peu, mais je l’ai aimée. À vous de vous faire un avis !

PS : Même si ce n’est pas le sujet central du roman, le génocide juif y est très présent et me permet d’intégrer cette lecture dans l’hommage aux victimes de l’Holocauste sur la blogosphère si Nathalie, qui le coordonne, est d’accord.

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Allemagne Romans

La fabrique des salauds – Chris Kraus

Traduit de l’allemand par Rose Labourie – Éditions 10/18

Il fallait bien 1000 pages pour ce roman qui balaie 70 ans d’Histoire et nous emmène de Riga à Munich en passant par Moscou, Poznań ou encore Tel-Aviv. Un dénommé Koja Solm y raconte à la première personne comment lui, petit-fils de pasteur et de baron allemands du Baltikum, est devenu membre des SS avant d’enchaîner les rôles et les identités. Très accessible et extrêmement difficile à reposer, ce roman est une vraie brique (heureusement disponible en poche) qui ne devrait pas alourdir votre sac bien longtemps 😉.

Si certains faits m’étaient connus, j’en ignorais aussi énormément, et pas des moindres. J’ai donc été abasourdie plus d’une fois à la lecture de ce pavé qui se dévore comme l’excellent roman d’espionnage et la puissante fresque historique qu’il est, mais aussi parce qu’il est écrit avec un humour noir ravageur. Rien (ou pas grand-chose) ne nous est épargné des horreurs du nazisme et de la Shoah en particulier, des tortures pratiquées à la Loubianka, des coups bas entre hauts responsables et des compromissions politiques toutes époques et tous pays confondus. Heureusement, la plume alerte de Chris Kraus nous tient de bout en bout. Quel brio aussi bien à l’écriture qu’à la traduction !

Jouet du destin, opportuniste, incurable romantique ou parfait salaud ? Koja Solm est sans doute tout ça à la fois et/ou successivement. Ce personnage ô combien romanesque n’est pas né seulement de l’imagination de l’auteur. Par ailleurs et même avant tout cinéaste, celui-ci s’est en effet inspiré de biographies stupéfiantes de plusieurs hommes ayant bel et bien existé, comme il le précise dans sa postface. Je vous recommande d’ailleurs la lecture de ces quelques pages dans lesquelles Chris Kraus fournit une intéressante bibliographie et explique que la question « Comment la société de la République fédérale d’Allemagne a-t-elle réussi à trouver le chemin de la démocratie en dépit de l’intégration des anciens nazis ? » a été le moteur de son roman. Je ne suis pas sûre que le roman réussisse à y répondre, mais il n’en est pas moins passionnant.

Petite satisfaction toute personnelle : Ce roman m’a permis de renouer avec des lieux et des événements découverts lors de mes lectures baltes l’an dernier puisque la première partie de La fabrique des salauds se passe en Lettonie. Il a aussi rejoint l’intrigue juridique de L’affaire Collini (un roman que j’ai lu mais pas chroniqué, contrairement à Patrice). Grâce à ces différentes lectures, je commence à pouvoir relier plusieurs fils de l’Histoire allemande et européenne qui m’échappaient 💪.

Je ne suis pas la seule à avoir aimé cet « épais pavé », comme vous le constaterez avec les billets d’Ingannmic, Jostein ou encore de Kate et Frida et de La jument verte. Jostein a également lu Danser sur les débris du même Chris Kraus et je constate que les personnages sont eux aussi issus de la famille Solm. Autrement dit, un livre est sorti de ma PAL mais un autre va très vite y entrer !

PS : Ce roman de très exactement 1074 pages me permet de participer aux Pavés de l’été chez Sibylline et aux Épais de l’été, défi organisé par ta d loi du cine sur le blog de Dasola.

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Romans Tchéquie

Vivre avec une étoile – Jiří Weil

Traduction du tchèque par Xavier Galmiche – Éditions Denoël

Suite à une recommandation d’Anne-Yès, j’ai lu Vivre avec une étoile, roman du Tchèque Jiří Weil, à l’occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. Un roman à mettre entre toutes les mains, qui vient en plus d’être réédité (cf. le récent article de Passage à l’Est).

Vous vous en doutez, cette lecture n’a pas été légère et m’a laissée, pour dire franchement les choses, véritablement accablée. Aucun regret cependant, lire de tels romans est une importante et précieuse piqûre de rappel. Comme le dit son titre, il s’agit ici de la vie d’un Juif dans une ville (que l’on devine être Prague) occupée par les Nazis et sous le coup de lois antisémites de plus en plus virulentes, jusqu’aux départs des convois. Si le roman ne parle pas de la vie dans les camps, il n’en est pas moins bouleversant et révoltant.

Son personnage, Josef Roubíček, vit seul et misérablement dans une maison qui fuit, impossible à chauffer (et avec quoi la chauffer quand on n’a plus le droit d’acheter de charbon ?). Il n’a gardé que quelques livres, se réjouissant de ce qu’« Ils » ne pourront rien lui prendre lorsqu’« Ils » viendront le chercher. Seule source de réconfort dans son maigre abri : un chat errant qui s’installe au mépris des lois nazies interdisant aux Juifs de posséder un animal domestique.

Pendant le premier tiers du roman, j’ai eu très envie de secouer Josef pour qu’il tente de s’enfuir, même s’il est déjà tard pour ça : son apathie est irritante car on sait ce qui va se passer et qu’on veut lui éviter ce terrible sort. Il se réfugie dans ses souvenirs, mettant à distance la réalité de sa situation de plus en plus sombre. Et peu à peu, on se retrouve englué avec lui dans la bêtise crasse et la cruauté des mesures qui s’accumulent, dans les drames qui se multiplient autour de lui et qu’il raconte d’un ton léger, comme détaché, ajoutant encore au tragique de la situation. On comprend de l’intérieur la déshumanisation, l’annihilation de la volonté humaine, et c’est évidemment très éprouvant. En ne nommant jamais directement ni les Nazis, ni les Juifs, Jiří Weil rend d’ailleurs son propos encore plus universel pour dénoncer le racisme, l’intolérance et l’oppression quelles qu’en soient les cibles.

Les moments d’une relative légèreté, lorsque la vie d’avant ressurgit le temps d’une rêverie ou d’une vraie cigarette, sont rares, tout comme les personnes qui tendront la main à Josef (main qu’il est souvent incapable de saisir). La ville vit sous une chape de plomb permanente, l’eau et l’air y sont sales, tout est gris. Et je ne parle même pas des nombreuses scènes qui déchirent le cœur : les anecdotes racontées par les fossoyeurs juifs, les derniers mots avant leur départ des – pourtant détestables – oncle et tante de Josef, le moment où Josef s’offre un miroir de poche…

Vous l’avez compris, il faut bien choisir son moment pour lire ce roman sobrement mais très élégamment écrit et d’une grande intelligence. Un indispensable.

Jusqu’au 3 février, retrouvez des chroniques littéraires autour de la Shoah recensées chez Nathalie, sur le blog Chez Mark et Marcel. À noter : Sandrine et Patrice ont lu ce roman eux aussi pour ce rendez-vous. N’hésitez pas à lire leurs avis !