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Proies – Andrée A. Michaud

Éditions Rivages/Noir

Ah la la, je peux vous dire que je suis sortie de ma zone de confort avec ce roman ! Depuis plusieurs années, j’évite les thrillers : trop de suspense, trop d’angoisse, trop d’êtres dérangés et maléfiques pour mon petit cœur sensible. A fortiori quand il est question d’enfants ou d’adolescents… Avec Proies, j’ai cependant fait un effort car il m’a été offert par une personne très chère à mon ❤️. La LC proposée par Alexandra m’a incitée à ne pas repousser davantage cette lecture un peu redoutée.

CathL en a très bien parlé et je ne vais pas entrer dans le détail de l’intrigue. Sachez juste que la petite escapade nature que s’accordent trois adolescents va tourner au cauchemar et que vous n’écouterez plus jamais les Doors sans penser à cette histoire et à ses personnages dont Jude restera la plus marquante pour moi…

Sans surprise, j’ai lu ce roman avec angoisse pendant toute une 1re partie (j’avoue avoir survolé pas mal de pages au début, car le suspense était trop insoutenable pour moi), mais essentiellement avec plaisir par la suite. J’ai quand même un bémol : l’autrice recourt trop à mon goût aux sentiments de prémonition et aux « effets d’annonce ». C’est bien sûr idéal pour pour accroître le suspense et rendre tout parent totalement parano 😖, mais cela finit par lasser un peu.

Andrée A. Michaud est néanmoins très habile pour créer des ambiances : elle sait à merveille nous faire vivre une fête de village ou une atmosphère de bar de campagne comme si on y était. Elle nous fait aussi parfaitement ressentir la joie pure comme le désespoir et la terreur absolue. J’ai par ailleurs beaucoup aimé le regard qu’elle pose sur la petite communauté du village de Rivière-Brûlée et plus particulièrement sur les adolescents. J’ai trouvé leurs portraits très justes et la fin m’a plu également.

En résumé, les amateurs et amatrices du genre ne devraient pas être déçus avec Proies, qui présente en plus l’avantage d’être écrit dans un français du Québec imagé et vivant. C’est toujours un régal pour moi à lire/entendre.

Vous hésitez encore ? Alors, lisez l’avis d’Ingannmic pour vous aider à décider si ce roman est fait pour vous. Fanja et Eimelle ont quant à elles lu Baignades, toujours d’Andrée A. Michaud. Anne-Yès et Nathalie ont choisi Bondrée.

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Il pleuvait des oiseaux – Jocelyne Saucier

Éditions Denoël

Le hasard (ou pas) a fait que j’ai enchaîné deux lectures canadiennes, dans de grands espaces presque inhabités. Et cette fois encore, je me suis régalée.

Il pleuvait des oiseaux est un magnifique roman sur la liberté, la vie et l’amour. Dit comme ça, c’est ronflant et cul-cul-la-praline alors que ce roman est tout sauf ça. Et pourtant, c’est pour moi la manière la plus juste de le résumer.

Tout commence avec une photographe à la recherche des derniers survivants des grands feux qui ont ravagé plusieurs villes de l’Ontario au début du 20e siècle. Au fil de ses pérégrinations, elle va rencontrer un petit groupe hétéroclite, et pourtant soudé, qui vit en marge de la société. Un groupe qui va vivre de grands bouleversements.

« Elle en était venue à les aimer plus qu’elle n’aurait cru. Elle aimait leurs voix usées, leurs visages ravagés, elle aimait leurs gestes lents, leurs hésitations devant un mot qui fuit, un souvenir qui se refuse, elle aimait les voir se laisser dériver dans les courants de leur pensée et puis, au milieu d’une phrase, s’assoupir. Le grand âge lui apparaissait comme l’ultime refuge de la liberté, là où on se défait de ses attaches et où on laisse son esprit aller où il veut. »

Jocelyne Saucier a un talent de conteuse hors pair. En 200 pages seulement, elle fait naître tout un monde, celui de vieillards qui ont décidé de quitter la société des hommes, et fait surgir devant nous les images de ces incendies terriblement meurtriers. On passe d’une époque à l’autre avec fluidité, et on côtoie des personnages âgées comme on en croise rarement en littérature. L’émotion affleure, nous prend parfois à la gorge, mais il n’y a aucun pathos et, au contraire, de la joie pure. Une réussite !

Bien d’autres ont lu et aimé ce roman avant moi : Aifelle, Cath L, Jostein, Luocine, Manou, Sylire

PS : Ce roman, qui date de 2011, a été adapté au cinéma mais on a visiblement fait le choix de rajeunir sensiblement les personnages, ce que je trouve extrêmement regrettable !

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À la lisière du monde – Ronald Lavallée

Les Presses de la Cité – (Paru au Canada sous le titre Tous des loups)

« Callwood les observe de loin et s’étonne de voir les marques d’amitié que les jeunes Cris prodiguent à Suchenko. Ils doivent connaître ses idées, pourtant. L’échelle des races. La supériorité des Blancs. Mais tous les mâles se ressemblent. La force et l’adresse, voilà ce qu’ils admirent. Le courage est la seule vraie vertu. »

Aujourd’hui, je vous emmène dans les grands espaces du Nord canadien à une époque où trappeurs et bouilleurs de cru faisaient tourner la police en bourrique et où la population autochtone avait déjà été tragiquement affaiblie. À la lisière du monde est un roman haletant dont les personnages, quasiment mythiques, me resteront longtemps en tête.

Nous sommes à la veille de la Première Guerre mondiale. Matthew Callwood, fils de bonne famille pétri d’idéaux, prend ses fonctions de policier dans ce coin « à la lisière du monde », où son quotidien est loin d’être celui dont il rêvait. En effet, point d’aventures glorieuses, ni de rapports susceptibles de lui valoir des éloges de ses supérieurs, pas plus que d’opérations lui attirant le respect de ses concitoyens. Désœuvré et raillé par la population locale, il ne rêve que d’une chose lorsque la guerre éclate en Europe : rejoindre les rangs des combattants, sous la bannière de la Couronne britannique. Cette échappatoire lui étant refusé, il se lance sur les traces d’un criminel notoire en cavale, un certain Moïse Corneau, accusé d’avoir tué sa femme et leur enfant.

Difficile d’en dire plus sans divulgâcher, donc je me contenterai de vous dire qu’il y a de l’attente et de l’action, des personnages plus complexes et plus attachants qu’on ne le penserait, mais aussi des réflexions très bien vues sur la nature humaine, les rapports de classe, le bien et le mal… La nature est omniprésente, à la fois hostile et grisante, sans que l’on soit vraiment dans du nature writing, me semble-t-il. En tous cas, ce genre a tendance à m’ennuyer alors qu’ici, j’ai tourné les pages avec avidité.

Une lecture notée chez Je lis je blogue, dévorée en un rien de temps et que je ne vais pas oublier de sitôt !

PS : Ronald Lavallée a remporté de nombreux prix avec son premier roman (1987) intitulé Tchipayuk ou le chemin du loup, décrit comme « la grande saga des indiens métis du Canada au 19e siècle ». Très tentant, bien sûr…

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L’orangeraie – Larry Tremblay

Éditions de la Table ronde

Depuis la création de mon blog, je participe avec plaisir à l’opération En août, j’achète un livre québécois relayé par Madame Lit. J’ai un peu triché cette année en empruntant dans ma médiathèque un roman québécois qui me tentait depuis une chronique de Madame Lit justement : L’orangeraie.

Les jumeaux Aziz et Amed vivent entourés de l’orangeraie plantée par leur grand-père et aujourd’hui cultivée par leur père. De l’autre côté de la montagne vit l’ennemi qui veut la mort de leurs semblables. Le roman s’ouvre sur la mort de leurs grands-parents, victimes d’une frappe d’obus. L’engrenage de la guerre, qui restait finalement lointaine pour eux, va alors les entraîner vers un drame absolu.

Le récit est fait à la hauteur de ces deux enfants, à la fois lucides et crédules. L’auteur cherche à nous faire comprendre comment une famille « lambda » peut basculer et prendre une décision a priori inconcevable. La tension et l’émotion montent efficacement tout au long de ce court récit, qui bascule dans une troisième partie que j’ai malheureusement trouvée nettement moins réussie. Le personnage du metteur en scène qui apparaît alors est bien sûr très pratique pour connaître le fin mot de l’histoire et s’adresser à nous, Occidentaux qui vivons loin de ce conflit (jamais nommé, mais dont on comprend tout de suite qu’il fait référence au Proche-Orient). Sa façon de s’exprimer, de s’interroger est cependant bien trop scolaire à mon avis.

Photo de Hans pour Pixabay

Globalement, j’ai eu le sentiment de lire un roman plutôt destiné à des adolescents, ce que me confirme le fait qu’il ait remporté plusieurs prix des lecteurs de collège ou de lycée. Pour ce public, le roman est parfait : sous forme de conte, il fait la part belle à l’émotion sans occulter une réalité cruelle. Même s’il parut trop didactique dans sa dernière partie, il reste touchant et montre très bien les ravages de la guerre et de l’embrigadement.

D’autres avis, plus convaincus, sont à retrouver chez Book’ing et Anne.

PS : Ce roman a été adapté en BD par Larry Tremblay et le dessinateur Pierre Lecrémier, comme je l’ai appris grâce à l’avis de Blandine qui a eu un coup de cœur pour cet album.

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Kukum – Michel Jean

Éditions Points

« L’histoire d’un monde disparu », tel pourrait être le sous-titre de ce roman raconté à la première personne par Almanda, fille d’immigrants élevée par son oncle et sa tante au Québec à la fin du 19e siècle. Ils triment en tant que paysans, et la jeune fille de 15 ans n’a ni envie de se marier, ni de rester à la ferme toute sa vie. Et voilà que son chemin croise Thomas, un jeune Innu, autrement dit un autochtone. Amoureuse et en quête d’aventures, elle l’épouse et les suit, lui et sa famille.

C’est une vie de labeur mais heureuse, en pleine nature et dans la chaleur d’une famille innue aimante que connaît ensuite Almanda. Éprise de liberté, elle adhère pleinement à ce nomadisme au cœur des grands espaces. Au fil de sa longue existence, elle voit cependant le déclin de ce mode de vie peu à peu détruit par la foresterie à grande échelle, la sédentarisation forcée, l’arrivée du chemin de fer, le placement des enfants dans les tristement célèbres pensionnats canadiens… Des bouleversements et des traumatismes qui expliquent en grande partie le mal-être et les addictions dans lesquels tombent ensuite de nombreux autochtones.

L’hôtel Roberval sur les bords du Pekuakami, le lac Saint-Jean ; source : commons.wikimedia.org

J’ai eu de sérieuses craintes au début de ce roman, l’auteur utilisant à trois reprises en quelques pages l’expression « visage usé » pour parler de personnes d’âge vénérable. La répétition m’a sauté aux yeux et mon « radar à lourdeurs et maladresses » s’est mis aussitôt sur « alerte rouge ». Heureusement, le reste du livre n’a pas ce genre de défaut majeur. Il me semble quand même avoir décelé un problème dans la chronologie de certains événements vers la fin, mais j’avais peut-être simplement été inattentive un peu plus tôt dans le récit.

Bien que je ne sois pas particulièrement adepte du nature writing (quelqu’un a-t-il un terme français à suggérer pour cette expression ?), j’ai pris plaisir aux descriptions des paysages et à la découverte de cette vie simple et rude au plus près de la nature. Si je l’avais lu plus tôt, j’aurais recommandé ce roman chez Eva et Patrice pour les lectures à prévoir quand on part en camping ! Il me semble idéal pour ça. Cependant, même si Kukum dénonce des politiques qui ont profondément nui aux populations autochtones canadiennes, il reste très léger et les personnages m’ont semblé inutilement idéalisés.


Pour qui s’intéresse aux minorités ethniques plus sérieusement, ce roman sera donc frustrant, (et sur le plan littéraire, il est plaisant mais pas transcendant). Heureusement, vous trouverez plein de bonnes idées pour creuser le sujet chez Ingannmic. Je vous recommande par ailleurs l’article de Pamolico sur Little bird, une mini-série actuellement diffusée par Arte et consacrée à la politique de placement d’enfants autochtones qui a été pratiquée à grande échelle au Canada dans les années 1960 à 1980. Stupéfiant et bouleversant !

Avec ce roman, je participe au rendez-vous « Le 12 août, j’achète un livre québécois » relayé par Madame Lit, ce que j’ai le plaisir de faire en lecture commune avec Doudoumatous et Eva dont je vous invite à lire les avis.

Retrouvez également Kukum sur les blogs de Nathalie, Kathel et Audrey.

PS : Le blog, déjà au ralenti, se met en pause jusqu’à la fin du mois. Bonnes lectures aoûtiennes à tout le monde !

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Fleuve – Sylvie Drapeau

Collection Nomades – Léméac Éditeur

Le 12 août, Madame Lit a lancé son invitation annuelle à acheter un livre québécois, cette année sur le thème de l’eau. Parmi les belles propositions qu’elle a soumises, j’ai choisi Fleuve de Sylvie Drapeau et je ne l’ai pas regretté !

Je ne cours pourtant pas après l’autofiction, même si La place d’Annie Ernaux a été un choc et un éblouissement. D’ailleurs, je n’avais pas compris que c’était ce que j’allais lire en choisissant Fleuve (et si je l’avais su, j’aurais sans doute choisi un autre roman). Pourtant, comme avec Annie Ernaux, je me suis très vite identifiée d’abord à cette petite fille née dans une famille nombreuse, puis à cette jeune femme et enfin à cette mère et femme mûre. Je n’ai pas vécu tous les drames qui ont jalonné sa vie (et heureusement, ai-je envie de dire car sa « meute » n’a pas été épargnée !), mais bien des choses ont fait écho chez moi et me semblent pouvoir toucher une foule de gens.

J’ai aimé l’écriture sensible et solaire de Sylvie Drapeau. Elle sait merveilleusement exprimer l’innocence, l’enthousiasme mais aussi les terreurs de l’enfance.

Les rayons du soleil se faufilent jusqu’à nous. C’est vraiment magique ! Encore plus beau que tu nous l’avais dit. Nous sommes bouche bée, nous ne parlons plus, la bouche pleine de cerises, de merises géantes, je ne sais pas, je ne sais rien, je sais seulement que c’est bon, que je passerai le reste de ma vie à faire ça avec toi.

Avec le même talent, elle dévoile sans fard ses regrets, ses fragilités, ses limites aussi face aux tragédies qui l’ont frappée (la mort, la schizophrénie, sa propre dépression).

J’avais trop peur de toi. J’ai honte de te le dire : j’avais trop peur de toi. Peur que tu me fasses du mal, que tu m’aspires, que tu me détruises. Je n’étais pas assez forte, pas assez étanche, pour soutenir ta nouvelle présence près de moi. Je me savais planète fragile. Je n’étais pas fière de ça, tu penses bien.

Étonnamment, malgré ces sujets pour le moins lourds et poignants, Fleuve me laisse une impression lumineuse et apaisée. Merci encore à Nathalie pour cette jolie découverte.